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Une fresque murale pour honorer la baleine (Hiro’a n° 160 - Février 2021)

"Autrefois, il y avait l’embouchure du delta de la rivière Punaru ́u, dans la baie de Punaauia, qui s’appelait Vai-parāoa. La toponymie est très importante, elle permet de connaitre l’histoire du lieu. Vai signifie la rivière, l’eau douce et parāoa, la baleine..."

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RENCONTRE AVEC FRÉDÉRIC TORRENTE, ANTHROPOLOGUE ET ABUZE, ARTISTE. TEXTE ET PHOTOS : PAULINE STASI

Quatre artistes de l’association Hamani Lab – Abuze, Cronos, HTJ et Komosulo –, ont réalisé en décembre 2020 une grande fresque représentant une baleine sur l’une des façades extérieures du bâtiment de la Direction de la culture et du patrimoine. À travers cette œuvre artistique monumentale, l’établissement, situé à Punaauia sur l’ancienne embouchure du delta de la rivière Punaru ́u, Vai-parāoa, a souhaité montrer l’importance de ce lieu dans l’observation des cétacés à Tahiti ainsi que la place de cet animal marin dans la société et l’histoire polynésiennes.

Impossible de la manquer en arrivant à la Direction de la culture et du patrimoine, on ne voit qu’elle. Grande et majestueuse, c’est une baleine toute bleue qui semble remonter à la surface. Et si elle est peinte sur l’une des façades extérieures du bâtiment de la Direction de la culture et du patrimoine, c’est loin d’être le simple fait du hasard, mais bien le fruit de la volonté de cette direction. L’établissement souhaite, avec cette initiative, rappeler l’histoire de ce mammifère marin en Polynésie et sensibiliser à la protection des baleines, longtemps chassées.

L’importance de la *toponymie

« Autrefois, il y avait l’embouchure du delta de la rivière Punaru ́u, dans la baie de Punaauia, qui s’appelait Vai-parāoa. La toponymie est très importante, elle permet de connaitre l’histoire du lieu. Vai signifie la rivière, l’eau douce et parāoa, la baleine. Le récif est interrompu à cet endroit, ce qui permettait alors aux cétacés de s’approcher et ainsi aux personnes de les observer facilement. Depuis, les travaux d’urbanisation ont remodelé le lit de la rivière et le delta a disparu, mais le site est resté un lieu d’observation des baleines », explique Frédéric Torrente. Anthropologue à la Maison des sciences de l’homme du Pacifique, le spécialiste a été sollicité par la Direction de la culture et du patrimoine pour réaliser les affiches qui seront apposées en bas de la fresque. Traduites en trois langues, tahitien, anglais et français, ces panneaux ont pour but d’expliquer le rôle de ce mammifère marin dans la culture et l’histoire polynésiennes.

L’émanation du dieu Ta ́aroa

Appelé tohorā pour la baleine à bosse ou parāoa, terme davantage utilisé pour définir les baleines ou les cétacés en général, ce mammifère est en effet loin d’être anodin dans la société polynésienne de l’ancien temps. Religion, histoire, mythes, nourriture... la baleine a laissé son empreinte partout, et l’anthropologue Frédéric Torrente nous explique comment.

« La baleine, tohorā, était l’émanation du dieu Ta ́aroa, maitre des profondeurs marines. Lors des cérémonies sur les grands marae, on utilisait l’effigie d’une baleine sculptée dans le bois, à côté de l’image du requin bleu sacré de Ta ́aroa. Elle avait donc une fonction religieuse importante. »

La baleine était également probablement un symbole totémique du clan Te- ́Oropa ́a, qui occupait les environs de ce site Vai-parāoa à Punaauia. « Les thèmes mythiques principaux concernent les fameux whaleriders, ces chevaucheurs de baleine, dont la symbolique rappelle la première migration d’une communauté issue de l’ancêtre totémique. La métamorphose d’un humain en baleine représente l’ancêtre qui porte le nom du clan, comme dans le mythe de Paikea. La baleine est un moyen de transport métaphorique des gens de haut rang », note l’anthropologue.

Porter des dents de cachalot et de dauphin était aussi une marque de pouvoir réservée aux chefs ou aux personnages de haut rang, en particulier aux Marquises. Les baleines jouaient également un rôle nourricier. Une baleine permettait de nourrir toute une communauté pendant presque un an. « Aux Tuamotu, elles étaient attirées dans les lagons par des maitres baleiniers pour être piégées puis sacri ées à certains endroits », précise Frédéric Torrente.

Enfin, cette fresque est également là pour rappeler l’importance de la protection des baleines. Chassées intensivement pendant des années, elles ont failli disparaitre. En 1962, il ne restait plus que 3 % de ces animaux marins. Aujourd’hui, la Polynésie française est un sanctuaire pour ces mammifères. ◆

Une œuvre collective

Il a fallu quatre jours aux quatre artistes, Abuze, Cronos, HTJ et Komosulo, membres de l’association Hamani Lab, pour réaliser cette grande fresque sur le thème de la baleine. Avant de la peindre, ils ont présenté une maquette à la Direction de la culture et du patrimoine. Le projet validé, les artistes se sont mis en ordre de bataille pour peindre la fresque. « Comme c’est un gros chantier, cela ne s’improvise pas, nous avons préparé le plus possible en amont. Nous avons fait une rétroprojection du visuel de la maquette sur le mur pour pouvoir dessiner le tracé de la baleine, puis chacun de nous a réalisé sa partie en un jour  », explique l’artiste Abuze.

Surélevés grâce à une nacelle pour pouvoir atteindre le haut du bâtiment, les artistes se sont alors relayés pour peindre cette œuvre collective en acrylique et à la bombe en utilisant une technique bien particulière : la technique du cadavre exquis. « Chacun a peint sa partie avec son style à lui, bien particulier, que l’on reconnait. Au final, la fresque a su intégrer nos différents styles », conclut Abuze.

Retrouvez le détail de la réalisation en page 34.

* Toponymie : étude des noms de lieu, de leur étymologie.

- Une fresque murale pour honorer la baleine (Hiro’a n° 160 - Février 2021) (à télécharger)