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Le dépôt de fouille du Service de la Culture et du Patrimoine (Hiro’a n° 7 - Mars 2008)



Rencontre avec Belona Mou, responsable de la cellule archéologie au Service de la Culture et du Patrimoine, Pierre Ottino, archéologue à l’IRD, Christelle Carlier et Guillaume Molle, doctorants en archéologie.

- Le dépôt de fouilles du Service de la Culture et du Patrimoine

Les collections archéologiques de Polynésie française sont peu connues du public. Pourtant, le Pays conserve des milliers d’objets collectés par les archéologues lors de leurs travaux, provenant des quatre coins de nos archipels. Hiro’a vous invite ce mois-ci à une plongée dans le dépôt de fouilles du Service de la Culture et du Patrimoine…

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Pièces du dépôt de fouilles du SCP © SCP 2007

L’archéologie est une discipline qui étudie les traces matérielles laissées par des civilisations anciennes. Son objectif est de reconstituer le passé et donc l’histoire d’une société à travers l’ensemble des vestiges matériels ayant subsisté en surface ou enfouis (outils, bijoux, monuments, ossements, etc.). Elle tente de répondre à un certain nombre d’interrogations restées dans la mémoire de ce mobilier. Ainsi, un simple charbon trouvé dans la terre peut permettre de dater l’occupation d’un site, l’étude d’un hameçon peut nous révéler une technique de pêche oubliée... En archéologie, le plus petit des ossements peut être aussi précieux que le plus magnifique des ti’i, car il peut nous en apprendre autant, sinon davantage, sur notre histoire.

Ce mobilier archéologique est conservé au dépôt de fouilles du Service de la Culture et du Patrimoine. Ce lieu unique en Polynésie contient des milliers d’objets en tous genres : objets en corail, carapaces de tortues, poids de pêche, ti’i, hameçons, outils, coquillages, ossements, etc. On y trouve des collections constituées de très nombreuses pièces, appartenant pour certaines à des séries d’objets similaires, mais en archéologie, le fragment en apparence le plus insignifiant peut prendre une valeur incontestable, une fois le travail de recherche réalisé.
Découverte de ce lieu de conservation d’une partie du patrimoine polynésien, dont les vestiges bien gardés n’attendent qu’une chose : nous en révéler toujours plus sur la vie de nos tupuna, de notre passé.

Qu’est-ce qu’un « dépôt de fouilles » ?

C’est un local adapté à recevoir dans de bonnes conditions l’ensemble du mobilier archéologique collecté pendant des travaux archéologiques (fouilles, sondages, prospections). Un dépôt de fouilles est un lieu de stockage et de conservation de ce mobilier. En Polynésie, il n’existe qu’un seul dépôt de fouilles : il se trouve dans les locaux du Service de la Culture et du Patrimoine.

A quoi sert ce dépôt de fouilles ?

Il sert à entreposer dans un lieu sécurisé le mobilier archéologique exhumé lors des fouilles ou prospections menées par les archéologues. Il s’agit du seul dépôt de fouilles légal qui accueille et conserve l’ensemble des collections archéologiques de la Polynésie. Cette réserve est néanmoins temporaire, puisque les chercheurs nous remettent le matériel archéologique en attendant de pouvoir revenir l’étudier.
Le dépôt de fouilles sert donc à conserver du « mobilier » lithique, c’est-à-dire des ancres, des poids de pêche, des penu, des ti’i, des herminettes, des éclats, ainsi que du mobilier « périssable » et fragile, à savoir, des artefacts* en nacre, du bois ou du corail, des ossements humains et de faune, des sédiments, des échantillons de charbons, etc.
Quand une collection a été inventoriée, analysée, étudiée, elle est ensuite transférée dans un musée qui au final les conserve et peut exposer les pièces les plus significatives.

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Ti’i entreposé au dépôt de fouilles du SCP © SCP 2007

De quand date cette réserve ?

Le dépôt de fouilles existe depuis le milieu des années 1970. Il se trouvait auparavant dans les locaux de l’ex Centre Polynésien des Sciences Humaines. Lorsque le bâtiment du Département Archéologie, qui maintenant abrite le Service de la Culture et du Patrimoine depuis sa création en 2000, a été construit en 1989, le dépôt de fouilles y a été transféré et s’y trouve depuis.

Comment est-elle organisée ?

Les archéologues nous déposent le matériel collecté et nous le rangeons dans des caisses, par ordre d’arrivée. Dans notre inventaire, nous inscrivons le numéro de la caisse, le nom du site, le nom de l’archéologue, l’année de la fouille, l’île de provenance ainsi qu’une description du mobilier.
La caisse la plus ancienne date de 1975. Depuis, la quantité de mobilier archéologique ne cesse d’augmenter compte-tenu des nombreuses campagnes de fouilles réalisées en Polynésie depuis cette date ! De ce fait, le dépôt de fouilles de seulement 88 m2 vient à manquer de place. C’est pourquoi nous nous sommes dotés d’un espace supplémentaire pour y conserver essentiellement les collections lithiques.

Combien d’objets résident actuellement dans cette réserve ?

C’est impossible à calculer ! Le dépôt de fouilles accueille actuellement près de 1150 caisses de mobilier, mais par exemple, une caisse peut contenir à elle seule plus de 600 objets. Donc il y en a des dizaines de milliers, qui proviennent de toutes les îles de Polynésie française !

Que nous apprennent ces objets sur notre passé ?

Ces objets sont les témoins d’une société ancienne dont l’histoire s’est perdue au fil du temps. L’archéologue qui étudie ces objets essaye de reconstituer le mode de vie de ces femmes et hommes qui nous en précédés, de rétablir des pans d’un passé oublié. Une fois qu’ils ont été étudiés, ces objets servent à une meilleure compréhension de notre passé. Ils nous en disent plus sur la fonction d’un site, sur l’utilisation des matériaux, sur la technologie d’une société...
Par exemple, l’analyse pétrographique* d’une herminette collectée à Napuka dans l’archipel des Tuamotu dans les années 1930, conservée au Bishop Museum d’Honolulu, a permis de déterminer la provenance de la pierre. La roche volcanique d’où avait été façonnée cette herminette provenait de Hawai’i, plus précisément de l’îlot Kaho’olawa. Cette étude montre les liens, les migrations et les échanges entre ces anciennes communautés distantes de 4 000 km et confirme les allers-retours entre Hawai’i à Tahiti ,en passant par les Tuamotu, relatés dans les traditions orales.
Ceci n’est qu’un exemple. Tous ces objets constituent un patrimoine précieux car leur étude apporte des éléments de réponse à un passé souvent effacé.

* Objet ou produit ayant subi une transformation, même minime, par l’homme et qui se distingue ainsi des phénomènes naturels.
* L’analyse pétrographique est relative à la partie de la géologie qui traite des roches.

- Pierre Ottino, archéologue à l’IRD*

Archéologue bien connu pour ses nombreux travaux de recherche sur les îles Marquises, Pierre Ottino nous en dit un peu plus sur l’intérêt d’un dépôt de fouilles pour la profession.

« C’est très important pour les archéologues de disposer de ce genre d’infrastructure car sur le terrain, il n’y a pas de place pour entreposer les matériaux trouvés en fouille, et pas de lieu pour les étudier dans de bonnes conditions. Par ailleurs, en disposant de dépôts de fouilles, le matériel et les objets sont accessibles aux autres archéologues qui en auraient besoin. Les analyses n’étant pour ainsi dire jamais terminées, car perfectibles, les dépôts ainsi conservés peuvent être enrichis et alimentés par de nouvelles études. Car le matériel et les objets de fouilles ne sont pas la propriété de l’archéologue qui les a découverts, mais appartiennent au Pays, donc à tout le monde.

Pour les étudiants en archéologie, c’est également une bonne chose. Ils peuvent se « faire la main » virtuellement sur les collections ainsi conservées dans les réserves et se familiariser avec le matériel qu’ils pourront découvrir lors de leurs fouilles.
En définitive, un dépôt de fouilles est un lieu de conservation du patrimoine.
Mais malheureusement, je trouve dommage que ce type de réserve n’existe pas dans les autres archipels polynésiens. Le peu que les archéologues trouvent sur le terrain, aux Marquises ou aux Tuamotu par exemple, doit partir vers Tahiti. La population se sent ainsi dépossédée de son patrimoine. Il serait intéressant de réfléchir à instaurer des relais dans chaque archipel. »
* Institut de Recherche pour le Développement

- Les archéologues de demain

La collection d’hameçons de Manihina, à Ua Huka, est la plus fournie de Polynésie française découverte à ce jour, puisqu’elle contient plus de 600 pièces en nacre liées à la pêche (hameçons et ébauches d’hameçons), tous trouvés au même endroit. Christelle Carlier et Guillaume Molle, deux doctorants en archéologie, travaillent sur cette collection conservée dans la réserve du Service de la Culture et du Patrimoine. Leur objectif : étudier ces objets et mieux connaître la pêche chez les anciens Marquisiens.

Quels dépôts de fouilles étudiez-vous ?

Nous travaillons sur une collection d’hameçons en nacre qui a été découverte sur le site de Manihina, à Ua Huka, entre 1991 et 1998. Celle-ci est issue de plusieurs campagnes de fouilles menées par l’équipe de l’archéologue Eric Conte. La collection était depuis entreposée dans la réserve du Service de la Culture et du Patrimoine.

Comment étudie-t-on une collection ?

Il y a quatre phases d’étude. Premièrement, il faut faire un inventaire des objets, en collectant toutes les informations qu’ils peuvent fournir – leur forme, dimensions, matière, etc.
Ensuite, c’est la phase de l’analyse. Nous faisons une classification des objets en les regroupant selon leurs caractéristiques (taille, morphologie, etc.).
La troisième étape est celle de l’interprétation. Il s’agit de remettre les objets dans leur contexte archéologique : comment étaient-ils fabriqués ? À quelle technique de pêche étaient-ils associés ? Comment les utilisait-on ?
Dernière phase d’étude, la comparaison. Nous comparons une collection avec une ou plusieurs autres afin d’observer les similitudes ou, au contraire, les différences, pouvant traduire une adaptation à un environnement naturel, ou encore une évolution culturelle spécifique ou commune.

Que pouvez-vous dire à ce jour de cette collection d’hameçons ?

Le premier élément qui nous interpelle est le nombre élevé de ces objets découverts sur le site de Manihina. Cette concentration laisse à penser qu’il y a eu un atelier de fabrication d’hameçons à cet endroit. D’autant plus que le site se trouve sur une dune côtière, favorisant ainsi l’accès aux ressources marines.
Tous les hameçons de cette collection sont en nacre, matériau apprécié pour son lustre brillant permettant de leurrer les poissons. La nacre est cependant relativement rare dans ces îles sans lagon. Cela dénoterait des relations inter-îles pendant les périodes anciennes.
Nous constatons également une relative homogénéité des tailles de ces hameçons. En effet, la majeure partie mesure moins de 2cm, ce qui témoignerait d’une pêche de proximité (petits poissons vivant proches du littoral).
Au final, ces hameçons reflètent une activité intense de pêche sur ce site, avec une fabrication sur place et leur utilisation à proximité immédiate - on a également retrouvé de nombreux ossements de poissons.

- Le dépôt de fouilles du SCP, c’est :

-  près de 1150 caisses de mobilier archéologique conservé, soit des dizaines de milliers d’objets.
-  Du mobilier archéologique issu de plus de 150 sites, provenant d’une quarantaine d’îles des cinq archipels de Polynésie française.
-  Des collections multiples : mobilier lithique (ancres, poids de pêche, penu, ti’i, herminettes, éclats….) et mobilier périssable et fragile (artéfacts en nacre, bois ou corail, ossements humains et de faune, coquillage, sédiments, charbons).
-  Des artéfacts finis ou à l’état d’ébauche, entiers ou fragmentés, façonnés dans divers matériaux (bois, pierre, corail, coquillage, nacre, os).

- Pour en savoir plus sur les collections archéologiques polynésiennes

Le Service de la Culture et du Patrimoine édite une revue annuelle gratuite intitulée « Dossier d’Archéologie Polynésienne » (DAP). Tour à tour, une étude et un bilan de la recherche archéologique en Polynésie française paraissent. Le bilan regroupe toutes les opérations archéologiques (fouilles programmées, fouilles de sauvetage, prospections, diagnostics, etc.) qui se sont déroulées dans le Pays. Les archéologues locaux, métropolitains ou étrangers contribuent à cette revue en écrivant des articles expliquant l’avancée de leurs travaux et de leurs résultats, dans un esprit de diffusion des connaissances au grand public.

Six Dossiers d’Archéologie Polynésienne sont parus à ce jour, ils sont en libre consultation aux documentations du Service de la Culture et du Patrimoine et du Musée de Tahiti et des Îles, à la bibliothèque de l’Université ainsi qu’à la bibliothèque adultes de la Maison de la Culture.
Et depuis peu, téléchargeables gratuitement (lien à cliquer)

- Le dépôt de fouille du Service de la Culture et du Patrimoine (à télécharger)

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