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Un marae lié à la mer et à la construction de pirogues (Hiro’a n° 165 - Juillet 2021)

Une mission de restauration menée depuis le 28 avril vient de se terminer dans la vallée de ́Ōpūnohu sur le marae « Sc-Mo-106 ». Un lieu exceptionnel où tout indique un lien fort avec la mer. Les explications de l’archéologue Mark Eddowes.

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Plusieurs campagnes de restauration ont eu lieu sur des sites archéologiques de ́Ōpūnohu, à Moorea, où en est-on ?

En 2012, nous avons effectué une restauration complète du marae Ahu-O-Mahine avec le Service de la culture et l’archéologue Paul Niva. Plusieurs petits marae situés entre les deux grands marae que sont Ahu-O-Mahine et Teti ́iroa ont aussi été restaurés.

En 2018, nous avons restauré l’ensemble de Afare ́aito : les marae et les deux plateformes d’archer. Au fur et à mesure que le sentier de randonnée s’est ouvert, les sites ont été de plus en plus accessibles et les structures parfois endommagées.

Quels étaient les objectifs de votre dernier chantier ?

Nous devions restaurer partiellement le marae « Sc-Mo-106 ». Nous ne connaissons pas son nom tahitien et aujourd’hui nous utilisons ce nom scientifique pour le désigner. C’est un ensemble situé en contrebas des trois marae Afare ́aito, Teti ́iroa et Ahu-O-Mahine.

Quelles ont été les découvertes de cette mission ?

Lors des fouilles de 1999, nous avions trouvé des restes d’animaux, du charbon et des pierres chauffées provenant de ahimā ́a. On préparait sûrement de la nourriture pour des cérémonies sur ce site qui date du XVIIe siècle.

On peut noter plusieurs autres particularités : la façade du ahu est entièrement faite de blocs de corail taillés, alors qu’il est généralement en basalte sur les autres structures ; et il est orienté vers la mer alors que la plupart des marae de cette vallée sont orientés vers le pic de mou ́a Tohivea.

On peut aussi dire que la famille associée au marae était importante, car il faut creuser le corail dans le lagon ou sur le récif, ensuite ramener les blocs vers la montagne, les tailler avec des herminettes et construire le ahu.

Seule une famille de haut rang pouvait se le permettre. Les deux familles ari ́i nui du Moorea ancien, les Marama et Mahine, étaient sans doute à l’origine de la construction de ces structures.

Avez-vous trouvé des objets particuliers ?

Des morceaux de basalte sur lesquels on voit des tracés de percussions. Ces pierres ont sans doute été ramenées pour façonner des outils avec un percuteur. Nous avons également trouvé un petit grattoir, un ma ́a, qui est une pierre de fronde, attestant de la présence de guerriers sur le site.

Il y avait aussi plusieurs herminettes, ce qui indique l’existence d’un atelier de fabrication d’outils en pierre dans les alentours. Autre chose intéressante, il y avait du corail placé à l’intérieur du ahu mais un corail particulier, très fin, en éventail, quelque chose qu’on voit parfois posé devant les façades des ahu à Tahiti.

Il y avait aussi des morceaux d’un autre genre : des conglomérats de débris de corail qui ont une apparence de ciment. Ces petits morceaux, inutiles dans la construction du ahu, ont certainement une signification symbolique qui nous échappe. On peut supposer qu’ils étaient mis à l’intérieur du marae pour augmenter la puissance de son lien avec la mer, vers laquelle il était orienté.

Que deviennent tous ces objets trouvés ?

Ils sont partis rejoindre les réserves de la Direction de la culture et du patrimoine, où ils sont enregistrés, numérotés et finalement étudiés. J’aimerais beaucoup que des dispositions soient prises pour faire dater le corail.

Ce site est donc particulier dans l’ensemble de la vallée de ́Ōpūnohu ?

L’orientation vers la mer, la présence d’herminettes faisant penser à un atelier, à la fois pour façonner des outils en basalte, mais aussi pour les travaux sur bois et la construction des pirogues... le domaine était sans doute celui du dieu Tane, dieu des forêts, des artisans et aussi des fabricants des pirogues.

De nombreux ti ́i sculptés en basalte ou en tuf volcanique ont été trouvés lors de fouilles précédentes. Peut- être étaient-ils les images commémoratives des ancêtres, des anciens sculpteurs de pirogues et fabricants des herminettes de cet endroit ? L’intérêt de ce lieu porte aussi sur la présence des marae.

Ces arbres centenaires étaient le bois préféré aux temps anciens pour la construction des grandes pirogues doubles à voile pahī. On trouve également des soubassements de maisons tout autour du site, ce qui prouve la présence d’un véritable village, associé avec une vie ritualisée. C’est quelque chose qu’il faut continuer à étudier.

Peut-on dire que le site de ́Ōpūnohu est exceptionnel, avec ses nombreuses structures (plus de 500) ?

Oui. Dans les îles de la Société, deux ensembles archéologiques méritent vraiment d’être protégés : Maeva à Huahine et ́Ōpūnohu à Moorea. Ils sont l’exemple classique de ces résidences et ensembles cérémoniels associés à des chefferies mā ́ohi anciennes.

On y trouve tous les arrangements d’un véritable village comme en métropole aujourd’hui où il y a l’église et le village autour, ou encore en Inde avec le temple et sa communauté des artisans. Ici à Tahiti, on pense qu’il y a le marae seul et c’est tout mais non, c’est tout un ensemble qui existait autour du marae principal.

Ce patrimoine archéologique est vraiment un témoignage unique qu’il faut à tout prix préserver, étudier, fouiller, dater. Les structures lithiques sont très importantes, mais l’environnement compte tout autant.

En tant qu’archéologue, vous devez avoir beaucoup de plaisir à travailler sur un tel site ?
Je suis l’homme le plus heureux au monde ! C’est tout ce dont je rêvais depuis mon enfance : travailler constamment sur des sites archéologiques. Il y a toujours des choses nouvelles à comprendre, je ne m’en lasse jamais.

Quelles sont les prochaines missions à y mener ?

Pas très loin du « Sc-Mo-106 », il existe un très beau marae associé à une grande plateforme ou paepae, sur laquelle était sans doute une maison de réunion pour des ari ́i. J’aimerais proposer une fouille et une restauration.

C’est près du sentier actuel donc cela présentera un attrait archéologique nouveau pour les randonneurs. Nous n’avons pas encore tout élucidé, il reste beaucoup de questions. Cette restauration a soulevé trois thèmes de recherche : le fonctionnement du marae au niveau symbolique aux temps anciens, les activités pratiquées autour, et les lieux en eux-mêmes au niveau de la symbolique.

Pourquoi y a-t-il tellement de marae ici ? Ce n’est pas un hasard.

Quel est l’objectif général derrière ces restaurations ?

Permettre aux Polynésiens de connaitre leur histoire, leur culture et l’architecture d’autrefois. L’équipe de restauration se compose de jeunes Mā ́ohi qui perpétuent des techniques ancestrales.

Je trouve cela formidable ! J’aimerais voir plus de projets du même genre pour former et informer les jeunes. C’est aussi un travail intéressant pour les habitants de Moorea dont les ancêtres ont construit et vécu sur ces sites.

Il faut aussi sensibiliser le public et les touristes au respect de ces vestiges fragiles. Il y avait un ti ́i en tuf rouge piégé dans les racines d’un grand māpē. Il avait été identifié dans les années 1990, mais laissé sur place et, en 1999, lors de la restauration, nous avons remarqué que les racines avaient été coupées et le ti ́i récupéré.

Un autre ti ́i sur la plateforme d’archer de Afareaitu a également disparu. Ce sont de grandes pertes. C’étaient des éléments intéressants pour enrichir notre connaissance du monde ancien.

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