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" Si on perd les noms des rivières, on perd un morceau de notre histoire " (Hiro’a n°158 - Décembre 2020)

La Direction de la culture et du patrimoine édite en pages centrales du Hiro’a une carte de soixante-dix rivières de Tahiti et sollicite l’avis des lecteurs pour confirmer ou infirmer leur positionnement...

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La Direction de la culture et du patrimoine édite en pages centrales du Hiro’a une carte de soixante-dix rivières de Tahiti et sollicite l’avis des lecteurs pour confirmer ou infirmer leur positionnement. Natea Montillier et Toanui Viriamu se sont appuyés sur un premier travail de recherche bibliographique avant d’aller pointer ces soixante-dix rivières sur le terrain et d’enregistrer leurs coordonnées GPS.

En quoi a consisté votre travail exactement ?

Toanui Viriamu  : Une recherche bibliographique a été faite par Natea Montillier pour identifier les rivières de Tahiti et traduire leurs noms, recouper les données DCP et celles du Service de l’urbanisme. À partir de cette base de données, nous devions relever les coordonnées géographiques aux intersections des rivières et de la route territoriale. Soixante-dix intersections ont été géoréférencées.

Comment avez-vous retrouvé ou vérifié les noms des rivières ?

Natea Montillier : Grâce aux cartes an-ciennes, notamment celle de Nadeaud, de Cook. Nous avons une base de données ethnographiques depuis 2006 qu’on alimente au fur et à mesure. Pour chaque nom de rivière, nous indiquons sa signification et les différentes informations comme un mythe, une référence biblio-graphique, un article…

T. V. : Il est possible de retrouver les noms de la rivière au fur et à mesure qu’on remonte son lit avec le nom de certaines terres qu’elles traversent ou dont elles constituent une des limites.

D’où viennent les noms de rivières  ? Comment ont-elles été nommées ?

N. M. : On ne peut pas toujours remonter jusqu’à la raison du nom d’une rivière. À Papeari, il y a une rivière qui s’appelle Tita’aviri qui fait référence au mythe d’un requin qui s’est tordu de douleur. Ta’aviri signifie tourner, tourner sur soi-même.

Ce nom-là a remplacé l’ancien nom qui était Vaimā, la rivière propre. Dans un mythe, il y a toujours une deuxième lecture, le requin peut représenter un fils rejeté par sa famille et, pour marquer cette histoire, on change le nom de la rivière. Il est possible qu’il y ait eu un changement de chef de clan ou encore c’était pour mieux la distinguer d’une seconde rivière qui portait le même nom et qui était assez proche…

Il y a toujours une signification au nom d’une rivière. Mais cela demande un travail de terrain pour vérifier nos traductions auprès des anciens et leur demander le ou les mythes correspondants.

Les noms des rivières changent-ils souvent ?

N. M. : En général les rivières gardent leur nom. Il y a juste le pi’i, un interdit sur une syllabe : si un roi prend un nom commençant par vai, on va enlever tous les vai et les remplacer par pape. C’est pour cette raison que Vai’ete est devenue Pape’ete. Certaines rivières sont revenues à leur ancien nom, d’autres non. La difficulté est qu’une rivière porte plusieurs noms : à la source, dans son cours et à l’embouchure.

Est-ce que ces noms correspondent au nom de la vallée ?

N. M. : Non, en général, les gens donnent le nom de la vallée à la rivière quand ils ne connaissent plus le nom de la rivière, ou l’inverse  : la rivière donne son nom à la vallée.

Est-ce que certaines pancartes vont être changées ?

T. V. : Des rivières ont pris le nom des vallées, c’est comme ça qu’elles sont connues aujourd’hui par la population donc nous avons fait le choix parfois de garder le nom actuel tout en précisant l’ancien nom dans notre base de données.

N. M. : Nous aurions aimé préciser l’ancien nom sur la pancarte aussi mais on ne pouvait pas renseigner plusieurs noms, il fallait choisir.

Pourquoi est-ce important de connaître tous ces noms ?

N. M. : C’est très important pour la culture polynésienne de pouvoir identifier le clan en relation avec la terre qui l’entoure. Leur territoire partait du sommet de la montagne, suivait les deux crêtes de la vallée et allait jusqu’au récif avec le lagon. La rivière, dans les temps anciens, était souvent la limite entre les chefferies. Aujourd’hui, certaines communes ont repris ces limites, d’autres non. Les noms sont aussi révélateurs de l’activité traditionnelle pratiquée sur le lieu, du nom du clan, ils font allusion à la montagne, à l’environnement…

Et malheureusement, nous sommes privés d’une part de notre patrimoine car le cadastre moderne remplace les noms de terres par des numéros.

Combien compte-t-on de rivières sur Tahiti et la presqu’île ?

N. M.  : En incluant les cascades, les sources, les ruisseaux, les torrents et les rivières, j’ai compté 405 cours d’eau. Une rivière comme la Papeno’o a de nombreux affluents suivant l’endroit où l’on est  : haute, moyenne ou basse vallée. Et ils ont chacun leur nom. Nous avons travaillé sur soixante-dix rivières qui croisent la route du littoral pour cette mission et on espère pouvoir continuer.

Vous souhaitez mettre à contribution les lecteurs du Hiro΄a, pourquoi ?

N. M. : Oui, pour la première fois nous voudrions mettre le public à contribution pour compléter cette partie de notre recherche. Nous invitons les lecteurs qui disposent d’une connexion internet à consulter la carte des points des soixante-dix rivières qui devrait être mise en ligne sur notre site afin de nous en confirmer par mail, les noms, positionnements, traductions et traditions orales éventuelles.

Votre regard sur les rivières a-t-il changé ?

T. V.  : La rivière n’est plus seulement un élément physique naturel. Avec le sens du nom de la rivière, l’histoire, les mythes, elle prend vie. Elle devient un personnage de l’histoire. Ça me projette dans les temps anciens. Tu imagines tes ancêtres dans cette vallée, se baigner et s’abreuver dans cette rivière.

Quand nous avons fait notre mission, ces deux jours de tour de l’île, il pleuvait, les rivières se sont gonflées d’eau et les nuages ont tapissé le fond des vallées. C’était magique. Elles ont parfois des noms très beaux, presque poétiques.

S’ils sont prononcés avec justesse, leur résonance est comme les sons de tambours, ces rivières, ce n’est pas juste de l’eau qui coule dans la vallée. Si on perd les noms, on perd un bout d’information et donc un bout d’histoire.

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