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"La danse, c’est ma langue" (Hiro’a n°152 - Mai Juin 2020)

Fille de Joseph Kimitete, le célèbre et talentueux sculpteur marquisien, Louise et son époux américain Smith ont eu deux filles ; la cadette ainsi que l’époux sont morts...

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TEXTE : NATEA MONTILLIER TETUANUI/ DCP - PHOTO : MARIE-HÉLÈNE VILLIERME

Fille de Joseph Kimitete, le célèbre et talentueux sculpteur marquisien, Louise et son époux américain Smith ont eu deux filles ; la cadette ainsi que l’époux sont morts. Louise a connu ses quatre mo’otua (petits- enfants) et cinq hina (arrière-petits-enfants). Elle s’est éteinte le 25 mars 2020 après avoir dansé toute sa vie.

Louise Kimitete est née aux Marquises le 24 juin 1939, et vécut aux Tuamotu où son père était policier avant de revenir à Pape’ete dans le quartier Vaiami. C’est la chanteuse et danseuse Rere, originaire de Ra’iātea, qui lui enseigna la danse tahitienne comme à d’autres enfants, dans la cocoteraie. L’ingénuité d’enfant des îles de Ruita (Louise), adolescente de quatorze ans, son entrain et le fait qu’elle parlait pa’umotu plaisaient à Rere qui en fit immédiatement sa préférée, et lui transmit – de façon un peu brute – les pas, les gestes et son amour de la danse.

Avec les jeunes filles Cowan, ses amies, elles allaient danser en cachette au Col bleu*. Puis Mere de Montluc créa son groupe où Louise Kimitete continua d’apprendre. À ses seize ans, au sein du groupe Heiva, c’est Madeleine Mou’a de retour de France, qui prit la relève. Sous prétexte d’aller au « Salut » (messe), Louise se rendait avec son amie, l’assistante Lise, aux répétitions à l’école de Pā’ofa’i. Parmi leurs aînées, il y avait Te’ura Bowens. L’apprentissage se déroulait alors dans l’obscurité de la nuit. Enfin, Paulina Morgan et Coco Hotahota – ancien élève de Madeleine – créèrent le groupe Tiare Tahiti, et Louise poursuivit son parcours auprès d’eux.

Hawaii, un exemple

Un jour, elle entendit pour la première fois de la musique hawaïenne au Moulin rouge de Pape’ete et fut très attirée par la voix de la chanteuse Philippine. En 1961, elle embarqua pour Honolulu où elle laissa la danse de côté. Mais une voisine lui demanda d’aider à créer un spectacle de danse tahitienne à Punohu school et, dans la foulée, on lui en confia l’encadrement. Elle eut en retour la chance d’apprendre le hula auprès de la kumu hula (maître de danse hawaïenne) Lili-o-ka-lani qu’elle admirait et qui marqua fortement son esprit. En effet, les Hawaïens avaient déjà codifié leurs pas et gestes, ce qui n’était pas le cas à Tahiti. La kumu lui révéla l’importance pour un danseur d’avoir une hygiène de vie – une bonne alimentation, un sens des valeurs – et le fait qu’un élève doit apprendre la grâce, permettre à son interprétation de répondre à la performance musicale autant qu’à l’environnement. Quel que soit son degré de connaissance et sa maîtrise de cet art, il doit garder l’humilité de l’apprenant. Ainsi, lorsqu’elle devint professeure à son tour, Louise se plaisait à observer et apprendre d’une danse exécutée par un enfant, de danseurs d’un groupe en répétition, car elle réalisait parfois que le danseur avait réussi à exprimer ce qui lui avait échappé à elle, à un instant donné. Grâce à Lili-o-ka-lani, elle comprit que l’on ne cesse jamais d’apprendre et que l’on ne doit pas se croire supérieur à l’autre.

Ouverture d’école et Conservatoire

Autrefois (lors de la christianisation, de la fin du XVIIIe jusqu’au milieu du XXe siècle), la transmission de la danse tahitienne fut longuement interrompue ou tout du moins entravée, et Louise Kimitete fut peinée de constater que, de son temps aussi, certains porteurs du savoir refusèrent de lui transmettre leurs connaissances. « C’est de l’orgueil, disait-elle, celui-là même qui empêche de recevoir des connaissances. » Elle expliquait qu’il ne faut jamais renoncer au respect de soi et de son pays. Alors, de retour à Tahiti, Louise créa son école à Pā’ofa’i en face de la clinique, puis entra comme enseignante de danse tahitienne au Conservatoire artistique de Polynésie française (CAPF) et contribua largement à son grand succès dès 1985. Malgré ses détracteurs, elle déploya tous les efforts pour obtenir de belles salles de cours. Elle s’appliqua à la description des pas et gestes, à l’étude de la danse tahitienne, consultables sur le site web du Conservatoire ; ses émules sont Vanina Ehu (professeure de ’ori tahiti) et Myrtille Sarciaux (kumu hula). Les mercredis après-midi, Louise Kimitete accueillit des centaines d’enfants qui venaient durant une voire plusieurs années scolaires consécutives, afin d’apprendre les gestes sous son attention bienveillante. Elle compta environ 600 élèves sur 26 années d’enseignement. Elle était consciente, hélas, que pour beaucoup de parents, le cours servait de « garderie », et que pour de nombreux élèves, c’était de « l’exercice physique ».

La professeure marquisienne encadra également de nombreux adultes dont seuls les plus persévérants et assidus devinrent médaillés d’or et, à leur tour, enseignants, ouvrant parfois des écoles privées.

Tout pour la danse

Pour créer un spectacle, une chorégraphie, elle se constituait un carnet de notes et lorsqu’une idée surgissait dans la journée, en observant les gestes du quotidien, dans une semi-rêverie, dans un état de veille quasi permanent, elle la consignait. La nationalité de l’artiste est secondaire, pensait-elle, c’est pourquoi les non-natifs et les étrangers peuvent aussi exceller en danse tahitienne, lorsqu’ils parviennent à exprimer la culture polynésienne. Les mots, les sonorités, leur musicalité se traduisent en pensée dans l’esprit du chorégraphe, puis en mouvement, en geste. Elle disait : « Danser c’est converser avec l’autre, sans parler » ou encore « la danse, c’est ma langue ».

Personnes-ressources

Joelle Berg, professeure de danse, médaille d’or du CAPF, fondatrice et directrice de l’école de danse tahitienne internationale Te Tuamarama ; elle enseigne à Tahiti et dans le monde (Canada, France, Japon, Mexique, USA-Californie-, Allemagne, avec des élèves aussi de Slovaquie, Slovénie, Suède, Norvège, Pologne, Italie, Espagne ; māuruuru à Joelle qui nous a fourni son interview de 2008 de Louise Kimitete (40 min).
Teiki Kimitete, neveu de Louise, fa’a’amu (adopté) par son grand-père, le sculpteur Joseph.

* Un bar restaurant, sur le front de mer de Pape’ete

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