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Une deuxième vie pour les canons du Port (Hiro’a n° 148 - Janvier 2020)

La Direction de la culture et du patrimoine a missionné la société SMBR pour restaurer deux ancres et seize canons, dont la plupart appartiennent au Port autonome et au Musée de Tahiti et des îles...

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La Direction de la culture et du patrimoine a missionné la société SMBR pour restaurer deux ancres et seize canons, dont la plupart appartiennent au Port autonome et au Musée de Tahiti et des îles. Deux experts métropolitains de la corrosion, Philippe de Viviès et Jean-Bernard Memet, ont été appelés pour une première opération qui a duré trois semaines, à Mahina.

D’où viennent les objets que vous devez restaurer ?

Philippe de Viviès : Ils ont plusieurs origines. On travaille d’abord sur une collection de treize canons qui appartiennent au Port autonome et qui ont été découverts lors des travaux du grand quai. Ce sont des canons assez imposants – 3,2 mètres –, en fonte de fer, et pour certains renforcés de fer forgé, ce qui est assez typique de leur époque.

Jean-Bernard Memet : On sait qu’ils datent de 1829 à 1855, mais on a peu d’informations sur leur origine exacte. Ils ont probablement été décommissionnés d’un navire ou d’un site de défense portuaire, avant d’être intégrés verticalement dans le quai pour servir de bite d’amarrage. Un autre canon a, lui, été retrouvé dans l’embouchure de la rivière Tipaerui en 2008, et appartient désormais au Pays. Deux canons plus petits ainsi que deux ancres nous ont été confiés par le Musée de Tahiti et des îles. Eux aussi semblent avoir passé beaucoup de temps dans l’eau.

Dans quel état étaient les canons du Port quand ils vous ont été confiés ?

J.-B. M. : Tout dépend des canons. Mais sur les quais, ils ont été coulés dans du béton, un matériau basique qui a tendance à protéger le métal et le Port autonome les a extraits du quai de façon très professionnelle. Il y a donc du béton à enlever, de la corrosion, bien sûr, mais le matériau d’origine est toujours là. Les canons qui ont passé du temps dans l’eau sont généralement en moins bon état : en plus du corail et des sédiments, le sel s’accumule, réagit avec les produits de corrosion et, une fois au contact de l’air, va perler sous forme d’acide chlorhydrique.

Quels sont les objectifs de la restauration ?

P. de V. : La première chose que l’on cherche à faire c’est stabiliser le métal, stopper la corrosion. Ensuite, en tant que restaurateur, l’objectif, c’est de protéger l’objet mais aussi de retrouver la surface d’origine, celle qui porte des informations importantes pour les archéologues.

J.-B. M. : Lors du diagnostic en 2017, il avait alors été décidé de séparer les canons en deux lots, en fonction de leur état. En décembre, nous avons donc travaillé sur huit canons qui ont été nettoyés, sablés, pour enlever les couches de sédiments qui se sont agglomérés. Après quoi, on a appliqué plusieurs couches de peinture et de protection.

Et les six autres canons ?

J.-B. M. : Ils ont un peu plus subi les dégâts de la corrosion. L’opération sera la même, mais dans un an. D’ici là, ils resteront dans des bacs à électrolyse où un courant électrique permet de retirer petit à petit les sels qui s’y sont accumulés. SMBR va assurer un contrôle régulier du procédé, et nous reviendrons l’année prochaine pour finir la restauration.

Y a-t-il des précautions particulières à prendre lors de la restauration ?

P. de V. : Tous ces canons ont perdu leur fonction primaire depuis longtemps. Il s’agit désormais d’objets de patrimoine, et il faut les traiter en tant que tels. Par exemple, quand on va sabler un canon pour retrouver sa surface d’origine, on ne va pas utiliser le même abrasif qu’avec des fûts ou des corps de bateaux. On va adopter des techniques qui permettent de conserver un maximum des décorations et des éléments d’information à la surface.

Quel genre d’informations ?

J.-B. M. : Par exemple, la bande de culasse porte le nom des fonderies d’origine – Ruelle, à côté d’Angoulême, et Nevers en l’occurrence – et une date. Sur les tourillons, on trouve le poids – plus de 6 000 livres – et un numéro de série.

Y a-t-il des choix à faire sur l’aspect à donner aux objets ?

P. de V. : Il ne s’agit pas de rendre ces canons plus beaux : on veut essayer de leur redonner l’aspect du passé. Ça pose forcément des questions, et notamment celle de la couleur. On a demandé l’avis du musée de l’Armée, situé aux Invalides, à Paris. En se référant à une ordonnance de 1776, il a identifié la « recette » des peintures anticorrosion utilisées à l’époque. On ne peut pas la reproduire – elle comporte de l’huile de lin ou de la peinture au plomb – mais on sait qu’elle était noire. C’est donc la couleur vers laquelle on s’est orientés.

Cette restauration est-elle pérenne ?

J.-B. M. : On applique trois couches de peinture anticorrosion, en plus des pré-touches sur les zones les plus sensibles. Et les produits que l’on utilise doivent les rendre très imperméables, et donc résistants à la pluie, aux vents marins... La résistance au temps dépendra tout de même du lieu de conservation.

P. de V. : Le film de protection qu’on va appliquer leur permettra d’être exposés en intérieur comme en extérieur. Mais tout ouvrage d’art doit être suivi, entretenu. Cela revient généralement moins cher qu’une restauration quand il est en mauvais état.

Comment vont-ils être mis en valeur ?

J.-B. M. : C’est aux propriétaires et à la DCP de le décider. A priori, des affûts – les supports sur lesquels sont normalement posés les canons – devraient être fabriqués en 2020.

Les canons, c’est votre spécialité ?

J.-B. M. : La spécialité de A-Corros, c’est la corrosion et la conservation du patrimoine. Nous faisons du diagnostic et des interventions sur des ouvrages bâtis (installations portuaires, gares...) comme sur des objets historiques ou d’art, dont des sculptures de Miro, César, Vasarely...

P. de V. : On essaie de faire le lien entre le secteur du patrimoine et celui de l’industrie et du bâtiment, qui développe de nouvelles solutions techniques. Ici, nous intervenons en tant que prestataire de SMBR qui a une antenne en Polynésie. On les connait bien : plusieurs sociétés d’Archéo-med, la grappe d’entreprises de la culture et du patrimoine que nous avons créée à Arles, ont déjà travaillé avec eux.

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