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Hommage à Marimari Kellum de ’Ōpūnohu (Hiro’a n°143 - Août 2019)

Une archéologue notoire du fenua, une grande dame de ‘Ōpūnohu s’en est allée... Marimari Kellum-Ottino, archéologue polynésienne d’origine américaine nous a quittés en juin. Très impliquée dans la promotion de la Polynésie française et de sa culture, la direction de Culture et du Patrimoine lui rend hommage...

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TEXTE ÉCRIT CONJOINTEMENT PAR MARK EDDOWES, ARCHÉOLOGUE, BÉLONA MOU, ARCHÉOLOGUE (DCP) ET NATEA MONTILLIER, ETHNOLOGUE ET LINGUISTE (DCP).

Une archéologue notoire du fenua, une grande dame de ‘Ōpūnohu s’en est allée... Marimari Kellum-Ottino, archéologue polynésienne d’origine américaine nous a quittés en juin. Très impliquée dans la promotion de la Polynésie française et de sa culture, la direction de Culture et du Patrimoine lui rend hommage.

Marimari ou Joy Kellum est née et a grandi sur la propriété familiale au pied de la baie de ‘Ōpūnohu sur l’île de Mo’orea. Ses parents, Medford Ross Kellum Jr. et son épouse Gladys (née Laughlin), étaient arrivés à Mo’orea pour leur lune de miel en 1924 à bord de leur quatre mâts, le Kaimiloa, une goélette de cent soixante-dix pieds, mise à disposition du Bishop Museum pour une exploration scientifique dans le Pacifique Sud, aux côtés de l’archéologue Kenneth Emory, ou Keneti comme les Tahitiens l’appelaient affectueusement.

Medford reçut en cadeau de mariage de ses parents l’immense domaine de ‘Ōpūnohu. Tout au long de leur vie, le couple aimait recevoir. Chaque année à Noël, il organisait une grande fête à laquelle étaient conviés les enfants du village. Natea Montillier raconte que dès que son père fut en poste à Mo’orea en 1971 comme professeur d’anglais, les Kellum et ses parents devinrent amis, car ils étaient voisins.

Elle se souvient encore du gâteau-beurre mouillé au jus de mandarine que Gladys leur servait et de la belle couronne de tête de fleurs de ‘aute frisé rouge que Medford offrait à son épouse chaque jour.

C’est dans la maison coloniale de ses parents, qui date de 1925 et qui est représentée sur les pièces de 100 Fcfp et 50 Fcfp, perchée sur une colline douce et ornée d’un jardin tropical luxuriant, que grandit Marimari. Elle fut scolarisée à domicile avec sa mère jusqu’à l’âge de 11 ans, puis poursuivit ses études à Tahiti, en France et aux États-Unis.

Passionnée très jeune par l’archéologie des îles qui la virent naître, elle s’inscrivit à l’université de Manoa à Hawai’i, où elle poursuivit ses études supérieures et obtint une maîtrise sous la direction de son tuteur et mentor, le professeur Yoshihiko Sinoto.

Ce lien avec « taote Sinoto » et le Bishop Museum fut renforcé par leurs travaux de recherche commune portant sur l’étude de l’occupation de l’espace de la vallée de Hane sur l’île de ‘Ua Huka, île du groupe nord des Marquises.

Dans cette importante étude, Marimari entreprit une analyse de la technologie des outils en pierre de l’ancienne société marquisienne, en complément des travaux de cartographie et de fouilles de Sinoto, avec lequel elle avait également partagé ces travaux.

Son travail, publié en 1971 par la Société des Océanistes, « Archéologie d’une vallée des îles Marquises : évolution des structures de l’habitat à Hane, ‘Ua Huka », est le résultat de cette riche collaboration et reste à ce jour, sa publication phare et un ouvrage de référence en archéologie océanienne.

Elle avait l’intention de continuer, et décrocher un doctorat sur les outils de pierre des îles Marquises. Et alors qu’elle rentrait chez elle passer un semestre à Mo’orea, pour rendre visite à ses parents, elle rencontra un étudiant en anthropologie à l’université Paris - La Sorbonne, dont elle tomba amoureuse, et qui devint plus tard son mari, Paul Ottino.

Il venait de terminer son travail de terrain sur l’atoll de Rangiroa aux Tuamotu et étudiait les anciennes traditions orales encore existantes dans les îles de la Société, sous l’égide de l’Orstom (Office de la recherche scientifique et technique outre-mer). En tant qu’étudiant de Claude Lévi-Strauss, il poursuivit son travail de linguistique avec Pierre Vérin sur les langues malgaches (Madagascar).

Après avoir obtenu un poste d’enseignant à l’université d’Antananarivo, la capitale, Marimari le suivit avec sa collection d’outils polynésiens en pierre et ses abondantes notes académiques et écrits personnels, qu’elle allait analyser une fois sur place.

Malheureusement, l’île fut balayée par une guerre révolutionnaire et sa collection de notes de terrain, de papiers et d’artéfacts fut détruite lors d’une attaque incendiaire de leur maison. Cela l’affecta beaucoup, car le fruit de ses recherches fut irrévocablement anéanti. Néanmoins, en femme forte qu’elle était, elle demeura inébranlable, et en tant que digne fille de son père, elle continua de participer à diverses activités archéologiques et culturelles tout au long de sa vie.

Avec son fils unique, Hiria Ottino, elle suivit son mari vers un second poste d’enseignant à l’université de la Réunion. Elle se consacra de nombreuses années durant, à son rôle de mère et d’épouse, et une fois Hiria entré en école privée, elle décida de retourner à Mo’orea et de prendre soin de ses parents, alors âgés, dans la propriété familiale à ‘Ōpūnohu. À son retour, elle participa à différents projets archéologiques, notamment des fouilles, des relevés et des travaux de prospection aux îles de la Société, aux Marquises et aux Australes.

Comme il était courant avec la famille Kellum, de nombreux étudiants en anthropologie, linguistique, ethnologie, etc., furent accueillis dans ce foyer intellectuellement curieux.

Dans le sillage de ses parents, Marimari apporta son aide à de nombreux étudiants diplômés et enthousiastes, plutôt pauvres, sortis de différentes universités du Pacifique et qui parcouraient les îles dans le cadre de leurs divers projets de recherche.

Elle les recevait volontiers pendant de longs week-ends, chez elle, pendant les pauses des chantiers de fouilles menés sur Tahiti et sur d’autres îles. Ce fut le cas d’un jeune étudiant diplômé de l’université d’Auckland en Nouvelle-Zélande, Mark Eddowes, qui fut accueilli dans la maison des Kellum alors qu’il menait un chantier de fouilles pour sa thèse de maîtrise dans la vallée de Papeno’o.

Marimari et ses parents furent de tous temps des hôtes aimables qui encouragèrent les étudiants dans leurs travaux et leurs études, leur fournissant un complément nécessaire à leurs recherches : un accès gratuit à sans doute l’une des meilleures bibliothèques privées du territoire, riche d’ouvrages traitant d’archéologie, d’ethnologie, d’ethnographie, d’histoire et d e linguistique polynésiennes.

Mark Eddowes se souvient avec tendresse de discussions animées, intelligentes et perspicaces partagées autour d’un délicieux dîner dans la charmante maison familiale. L’intérêt pour l’archéo intérêt pour l’archéologie polynésienne n’a jamais cessé, et elle a suivi tous les développements contemporains et les nouveaux projets en cours.

La dernière fois que Mark a consulté sa bibliothèque, c’était en 2016, au début de ses travaux de prospection sur le marae Māha’iātea de Papara, à Tahiti. Marimari possédait toute la collection des Voyages de Cook ainsi que les deux volumes de Sir Joseph Banks de la Hakluyt Society (botaniste qui décrivit et mesura le ahu du marae Māha’iātea en juin 1767).

Marimari était l’exemple noble et généreux de la tradition philanthropique découlant de son héritage « aristocratique » américain. Issue des célèbres lignées Kellum et Carnegie, la philosophie de ses parents à laquelle elle avait adhéré était basée sur une éthique du service, du devoir et de la bienveillance envers les arts, pour lesquels leur soutien était sans faille, que ce soit par le biais d’un financement, d’un soutien logistique et pratique constants, ou le plus important de tous et le plus durable, par celui de l’amitié.

Marimari, archéologue polynésienne, a travaillé sur le terrain avec des pairs de renom, tels Kenneth Emory, Yoshihiko H. Sinoto, Pierre Vérin, José Garanger..., principalement à Mo’orea, Tahiti, les Marquises, les Australes, Hawai’i et Madagascar.

Elle était réservée mais accueillante, elle recherchait davantage la compagnie des Tahitiens dont elle parlait la langue, était une amoureuse de la nature et, comme ses parents, se vouait à la promotion de la culture polynésienne.

Marimari laisse derrière elle son frère Rotui, de New York et son fils, le célèbre sinologue Hiria Kellum-Ottino.

Elle va terriblement nous manquer...

- Hommage à Marimari Kellum de ’Ōpūnohu (Hiro’a n°143 - Août 2019) (à télécharger)

Marimari a confié à Natea Montillier le texte d’un ‘ōrero en tahitien écrit par Gaby Teti’arahi. La direction de la Culture et du Patrimoine lui dédie les passages qui pourraient avoir été déclamés pour elle... à découvrir en page 29.

- ’Ōrero nō ’Ōpunohu : Te venus ’e te moni (Hiro’a n°143 - Août 2019) (à lire aussi)