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Les ossements de Iipona livrent leurs premiers secrets (Hiro’a n°136/137 - Janvier/Février 2019)

Des ossements humains prélevés en 1991 par l’archéologue Pierre Ottino sur le me’ae de Iipona, aux Marquises, ont commencé à être étudiés par l’anthropologue Émilie Perez pour le compte de la DCP...

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RENCONTRE AVEC ÉMILIE PEREZ ANTHROPOLOGUE EN MISSION À LA DCP TEXTE ET PHOTOS : ÉLODIE LARGENTON.

Des ossements humains prélevés en 1991 par l’archéologue Pierre Ottino sur le me’ae de Iipona, aux Marquises, ont commencé à être étudiés par l’anthropologue Émilie Perez pour le compte de la DCP. Ses premières conclusions éclairent l’histoire de ce site encore mal connu, alors qu’il fait partie des biens choisis en vue d’une inscription des Marquises au patrimoine mondial de l’Unesco.

Les grands tiki du site archéologique classé du me’ae lipona, situé dans la vallée de Puamau, à Hiva Oa, sont admirés dans toute la Polynésie. C’est une escale incontournable pour les touristes qui visitent l’archipel à bord de l’Aranui, par exemple.

Mais qu’y a-t-il sous ces tiki ? Lors de la restauration du site en 1991, à l’occasion du festival des arts des Marquises, l’archéologue Pierre Ottino a effectué des prélèvements. Tout ce qu’il a ramassé a été conservé dans les réserves de la DCP, mais aucune étude n’avait encore été réalisée. Le processus d’inscription de l’archipel au patrimoine mondial de l’Unesco pousse à se pencher sur ces biens encore méconnus, dont le site remarquable de Puamau.

L’anthropologue Émilie Perez s’est donc vu confier la mission d’étudier les ossements humains prélevés en 1991. Il a fallu d’abord procéder à un tri : « Tout était
mélangé, il y avait aussi des ossements d’animaux et des éclats de pierres dans les caisses
 », raconte Émilie Perez. L’anthropologue a ensuite lavé les ossements humains à la brosse à dents et à l’eau uniquement, tant ils sont fragiles. L’étude à proprement parler a alors pu commencer.

Chaque os est identifié selon sa position dans le squelette humain ; les crânes et les coxaux* sont les plus « parlants », ils permettent plus facilement de dire s’il s’agissait d’une femme ou d’un homme. À Iipona, seul un coxal et quelques crânes ont été relevés, il a donc fallu se reposer sur l’étude des autres os pour établir qu’il y avait environ 17-18 individus, dont au moins une femme et cinq enfants, deux morts à la naissance et trois autres plus âgés, jusqu’à vingt ans (en anthropologie, un individu est considéré comme un enfant tant qu’il est toujours en croissance).

Des individus grands et costauds

Comment sont morts ces individus et pourquoi ont-ils été enterrés sur ce site ? Y a-t-il eu des sacrifices humains ? « On ne trouve pas de trace de traumatisme violent, si ce n’est une fracture étrange sur un squelette, au niveau des jambes », raconte Émilie Perez. La chercheuse a relevé des « pathologies basiques, des infections, des kystes sur les mains qui indiquent que le travail manuel était important ». D’une manière générale, l’état de santé de ces individus était très bon : « On note une bonne hygiène dentaire, avec très peu de caries. Ce sont les individus les plus grands et les plus costauds que j’ai étudiés. » La présence de squelettes d’enfants peut laisser penser que c’est la famille d’un chef qui a été enterrée, mais il faudra procéder à des analyses ADN pour savoir si ces individus étaient apparentés. Autre inconnue, pour le moment : l’âge des individus. « Pour les adultes, il est difficile de déterminer un âge précis de décès, les marqueurs varient selon les populations, or les études sur les Polynésiens sont très rares, on doit utiliser des références fondées sur la population américaine, ce qui introduit un gros biais  », explique Émilie Perez. Pour plus de fiabilité, seules deux catégories sont retenues : moins de 30 ans, plus de 40 ans.

Maintenant que toutes les mesures ont été prises, que les ossements ont été étudiés, l’anthropologue va rédiger un rapport, qui sera accessible au grand public. En parallèle, seront menées des études au carbone 14 et des analyses ADN. Émilie Perez est aussi en contact avec Pierre Ottino, qui a conservé de la documentation de ses fouilles effectuées en 1991.

À terme, cette étude devrait permettre d’en savoir plus sur la population de Hiva Oa et sur les pratiques funéraires des ancêtres des Marquisiens. ◆

UNE HISTOIRE ENCORE PLEINE DE MYSTÈRE

Derrière le superbe site archéologique du me’ae Iipona et ses tiki majestueux, il y a une histoire riche, violente, et à bien des égards encore mystérieuse. En 1897, Karl Von den Steinen, du musée de Berlin, s’est rendu sur place ; il a pris des photographies et a recueilli les traditions orales. D’après elles, trois nobles vivaient à Iipona dans le passé. Ils sont entrés en conflit avec leurs voisins et ont capturé un de leurs chefs, qu’ils ont offert en sacrifice. Pour venger sa mort, des clans proches et alliés sont entrés en guerre et ont réussi à vaincre les trois nobles, qui ont alors été chassés de leurs terres. La résidence de chef a ensuite été transformée en un me’ae.

Cette transformation du site pourrait avoir eu lieu au cours du XVIIIe siècle, selon les études réalisées par Karl Von den Steinen et l’archéologue Pierre Ottino, en 1991. En 1956, des archéologues norvégiens, dont Thor Heyerdahl, s’étaient intéressés au site et avaient estimé que les fondations de la terrasse remontaient aux XIVe et XVe siècles, mais on sait aujourd’hui que « ces datations sont fausses », rapporte Émilie Perez. Pour le vérifier, des échantillons issus des campagnes de fouilles vont prochainement être analysés au carbone 14.

PRATIQUE
• DCP
• PK 15 – Pointe des pêcheurs – Nuuroa
• Tél. : 40 507 177
• webmaster@culture.gov.pf
www.culture-patrimoine.pf

*Os coxal : os relatif à la hanche

-Les ossements de Iipona livrent leurs premiers secrets (Hiro’a n°136/137 - Janvier/Février 2019) (à télécharger)