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Objectif : Sauver les Ti’i de Raivavae (Hiro’a n°130 - Juillet 2018)

Trois ti’i de Raivavae viennent d’être classés au titre des monuments his- toriques. Une étape essentielle qui va permettre de lancer des travaux de restauration et de consolidation de cette statuaire lithique...

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RENCONTRE AVEC JOANY HAPAITAHAA, HISTORIENNE AU SERVICE DE LA CULTURE ET DU PATRIMOINE, ET PHILIPPE PLISSON, RESTAURATEUR DE MONUMENTS HISTORIQUES POUR LE COMPTE DE LA SOCIÉTÉ SMBR. TEXTE : ÉLODIE LARGENTON. PHOTOS : TAHITI HÉRITAGE.

Trois ti’i de Raivavae viennent d’être classés au titre des monuments his- toriques. Une étape essentielle qui va permettre de lancer des travaux de restauration et de consolidation de cette statuaire lithique.

Savez-vous que la statue femelle a une main comportant six doigts ? Qu’elle mesure 2,02 mètres et pèse plus de 2 tonnes ? Que comme son compagnon masculin, elle est faite en tuf rouge, une pierre volcanique poreuse et friable ? Ce sont quelques uns des éléments précisés par Joany Hapaitahaa, historienne au Service de la culture et du patrimoine, lors de la première réunion de la commission du patrimoine pour le patrimoine historique mobilier, qui s’est tenue le 24 avril dernier. Avec l’accord du musée de Tahiti et des îles, propriétaire des ti’i, il a été décidé de classer les statues au titre des monuments historiques. Un arrêté pris en conseil des ministres a validé ce choix le 6 juin.

Comme le précise le code du patrimoine, les objets ou mobiliers peuvent être classés si leur « conservation présente (...) un intérêt certain pour le public ». Cela semble évident pour ces trésors des Australes, dont les deux grands ti’i que l’on aime présenter comme un couple simplement parce qu’il y une femelle et un mâle et qu’ils proviennent du même site du marae Moana-Heiata, dans le district de Ra’irua. En l’absence de connaissances suffisantes sur leur origine et leur dénomination, le SCP les appelle n°428 et n°429 selon l’inventaire établi par le musée. À leurs côtés, dans le jardin du musée Gauguin, on trouve le n°430, un ti’i plus petit, provenant d’un autre site de Raivavae.

Ces trois statues sont dégradées, comme l’a souligné le Laboratoire de recherches des monuments historiques (LRMH) lors de son diagnostic réalisé en 2006. Toutes les surfaces de la statue femelle sont fragilisées par l’humidité, recouvertes de mousses vertes et parcourues de plusieurs fissures. La roche de la statue mâle est, elle aussi, recouverte de lichen et de moisissures.

À l’issue de ce diagnostic, des abris ont été construits pour protéger les ti’i des injures du temps. « Cette première opération a été essentielle pour leur préservation », note Philippe Plisson, restaurateur de monuments historiques pour le compte de la société SMBR, qui a réalisé une nouvelle évaluation sanitaire des statues en début d’année.

Des travaux tout en douceur, à l’aide de compresses et de seringues

Mais ces abris ne suffisent pas, les statues sont aujourd’hui dans « un état de dégradation avancé, leur conservation est mise en péril », souligne Joany Hapaitahaa. C’est la raison pour laquelle la commission a été saisie. La démarche va permettre de passer à « la phase la plus difficile, la consolidation », explique l’historienne. Ces travaux vont être effectués tout en douceur. Philippe Plisson évoque plusieurs techniques novatrices qui sont utilisées dans l’Hexagone pour reminéraliser la pierre, pour qu’elle se régénère. Pour combler les fissures, on pourrait envisager d’injecter une matière liquide à base de chaux et de poussière de pierre volcanique à la seringue.

Enfin, plutôt que des décapages manuels qui abîment la pierre, on pourrait utiliser des compresses imbibées de produits chimiques pour traiter les végétaux. Avant de lancer ces opérations, il faudra faire une étude complète pour s’assurer que les solutions conviennent aux ti’i. L’entreprise qui aura la charge de réaliser ces travaux de précision sera choisie à l’issue d’un appel d’offres, qui sera lancé très prochainement. Le grand public devrait ainsi pouvoir admirer les statues rénovées lors de la réouverture du musée Gauguin, prévue en 2020.

* Voir Hiro’a n°103 - Dossier opération de sauvegarde des grands tiki de Puamau.

DES TRAVAUX DE CONSOLIDATION PRÉVUS ÉGALEMENT POUR LES TIKI DE PUAMAU

Les cinq tiki situés sur le site archéologique du me’ae Iipona de Puamau se dressent sur ce site classé (arrêté n°865 a.p.a. du 23 juin 1952), localisé sur la côte nord- est de l’île de Hiva Oa, aux Marquises et portent les noms de Makaii Tau’a Pepe (le tiki « couché »), Te Ha’a Tou Mahi a Naiki, Takaii (le plus grand de Polynésie), Fau Poe, épouse de Takaii, et Maiauto. Joany Hapaitahaa raconte qu’il y a deux ans, « le service a installé, avec la participation de l’association Atatete O Hiva et le Cetad de Hiva Oa, des petits fa’e pour protéger les tiki, mais il faut maintenant passer à la phase consolidation, parce qu’ils sont fissurés, en mauvais état  »*. Or, comme les ti’i de Raivavae, il s’agit de structures d’exception. Des travaux vont être entrepris. « Si tout se passe bien, la consolidation sera réalisée dans le courant du premier semestre 2019 », précise l’historienne.

UNE HISTOIRE MOUVEMENTÉE

Si les ti’i de Raivavae sont aussi célèbres, ce n’est pas seulement pour leur beauté. La plus ancienne référence relative aux sculptures remonte à Jacques-Antoine Moerenhout en 1835, dans son ouvrage Voyages aux îles du Grand Océan. Mais ce n’est qu’en 1916 que le devenir de ces « statues colossales, (...) singuliers monuments »* préoccupe officiellement le gouverneur des Établissements français d’Océanie. Fin 1933, les ti’i sont embarqués à bord de la goélette Denise direction Papeete. Ils sont alors exposés dans le jardin de l’ancien musée de Papeete, avenue Bruat, puis déplacés de nouveau pour être installés sur le site de Mamao. Le voyage des statues ne s’arrête pas là. En 1965, la décision est prise de les envoyer au tout nouveau musée Gauguin ; « elles ont été transportées en même temps que les tortues des Galapagos », raconte Joany Hapaitahaa. Lors du trajet entre Papeete et Papeari, la statue femelle se fissure sur plus de 10 cm. À cette blessure réelle s’ajoutent des récits de morts qui paraissent suspectes, des flammes malodorantes qui s’allument sur la mer... Des éléments qui entretiennent l’imaginaire populaire et les rumeurs de malédiction qui circulent depuis leur déplacement...

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