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Découvrez l’histoire du rocher d’investiture des Arii (Hiro’a n° 124 - Janvier 2018)

C’est grâce à une version recueillie auprès de Kaina Tavaearii dit Pāpā Maraehau d’Ōpōa que le lecteur s’initie aux origines de cet édifice. Formé dès son enfance dans les années 1950 par ses grands-parents pour transmettre les savoirs traditionnels relatifs aux chants et danses de son île, mais aussi aux histoires liées au pū-marae Taputapuātea, Pāpā Maraehau raconte en détails la signification de ce Rocher...

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RENCONTRE AVEC EDMÉE HOPUU, AGENT DU BUREAU DES TRADITIONS ORALES ET HIRIATA MILLAUD, CHEF DU SERVICE DE LA CULTURE ET DU PATRIMOINE. TEXTE SF. PHOTOS : SCP

Le « Paysage culturel Taputapuātea », inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO, recèle de nombreux trésors, parfois méconnus. Chaque parcelle qui le constitue relate pourtant une part de l’histoire des Polynésiens. Avec ce numéro de janvier, le Hiro’a inaugure une série d’article intitulée « Les rendez-vous Taputapuātea » et vous fait découvrir à cette occasion l’histoire du célèbre Rocher d’investiture des grands Souverains d’Ōpōa ou ‘Ōfa’i Ha’amaura’a Ari’i, qui servait également de Pierre de mesure des Héros et Guerriers ou ‘Ōfa’i Fāitora’a Ta’ata

Situé au centre du marae Hauviri-i-Mātāhiraitera’i, sur le site du Tahua-marae Taputapuātea-i-Ōpōa, coeur du Paysage culturel, se trouve un monolithe de trachyte qui impose par sa verticalité et sa tonalité blanche au milieu des pavages de pierres noires. Placé vers la partie intérieure de l’enceinte non loin du l’ahu (autel), ce rocher est haut de 2 mètres 70, large d’1 mètre 50 et épais de 0 mètre 30. Méconnu du grand public pour son sens et sa fonction, il n’en est pas moins impressionnant et attractif. Il symbolise et raconte, à qui veut l’entendre, une période glorieuse de l’histoire des anciens Mā’ohi. Appelée Te-Papa-Tea-iā-Rūea, « Roc blanc/mystique d’investiture/de triomphe », il fut le socle, la fondation, le trône qui permit l’intronisation et l’acclamation mystique des premiers Ari’i investis du mana tout puissant des dieux mā’ohi. Grâce à la littérature orale polynésienne, aux différents auteurs et personnes ressources qui ont écrit ou relaté son histoire, il est possible aujourd’hui d’en savoir un peu plus sur cette pierre, ô combien prestigieuse !

La sélection des Tōa, illustres guerriers des temps anciens

C’est grâce à une version recueillie auprès de Kaina Tavaearii dit Pāpā Maraehau
d’Ōpōa que le lecteur s’initie aux origines de cet édifice. Formé dès son enfance dans
les années 1950 par ses grands-parents pour transmettre les savoirs traditionnels
relatifs aux chants et danses de son île, mais aussi aux histoires liées au pū-marae
Taputapuātea, Pāpā Maraehau raconte en détails la signification de ce Rocher. Des
propos issus d’extraits de transcriptions faites par le Service de la Culture et du Patrimoine, d’après des recueils de traditions orales réalisés sur le terrain depuis
2014 dans le cadre de la rédaction du dossier de candidature de Taputapuātea au Patrimoine mondial de l’Unesco. « Lorsque nos Ancêtres eurent achevé la construction du sanctuaire — (le grand Tahua-marae Taputapuātea) —, ils songèrent à sélectionner des guerriers, des héros qui seraient en mesure de guider le peuple. Cette sélection était d’une importance capitale, car comme nous le savons, monter sur la place publique nécessite toute une préparation », raconte-t-il. Les futurs héros étaient donc aguerris et entraînés dans la vallée d’Arata’o, communément nommée vallée d’Ōpōa aujourd’hui. Une fois prêts, ils redescendaient vers le littoral où se déroulaient alors les grandes épreuves de sélection sur la place publique dénommée Te Tahua Mātāti’i-Tahu-ā-roa. « Ces concours mettaient à l’épreuve le souffle du guerrier, nécessaire pour prétendre à l’élection du meilleur parmi tous. » Cette première élite fondera le début de l’ère des grands Ari’i d’Ōpōa, eux-mêmes issus des Huit Souverains premiers - Nā-Ari’i-e-Va’u de la période mythique, et qui furent à l’origine des Huit Fondations Nā-Papa-e-Va’u réparties sur le Grand Océan de Hiva et représentées par les huit tentacules de la Grand Pieuvre Tumu-Ra’i-Fenua.

Les premiers Ari’i des temps héroïques

Au tout début, ils étaient, Nā-Ari’i-e-Va’u, les Huit Souverains Premiers et mythiques de Havai’ī la terre première. Teiva était le nom du premier souverain ; Feufeu, celui du deuxième. Ce dernier, comme l’explique Pāpā Maraehau, fut le premier homme à « être monté sur cette pierre. Il fut le premier homme à s’être assis sur cette pierre ». Elle se nommait « Ruea », mais fut aussi appelée Turu’a (repose-tête), car elle était le siège de Feufeu. « Le nom de Turu’a venait du fait que Feufeu avait pris appui sur cette pierre », souligne Pāpā Maraehau. Le troisième souverain s’appelait, Te-Ataō-Tū ; le quatrième, Manava-Taia ; le cinquième, Nūna’a-e-Hau ; le sixième, Huia-i-te-Ra’i ; le septième, Pa’ie-i-te-Fau-Rua. Et enfin, le huitième, Te-Ra’i-Pua-Tata, nom qui serait donné à la ceinture de plumes rouges – maro ‘ura, le plus prestigieux des attributs d’un grand Ari’i. Bien plus tard, durant la période héroïque, régna à Ōpōa la fameuse lignée des Ari’i Tamatoa. La grande pierre Te-Papa-Tea-iā-Ruea était alors utilisée comme rocher d’investiture des souverains. Ainsi, le « jeune homme prétendant au titre d’Ari’i était emmené vers le rocher. Au pied de celui-ci, étaient déposés les « Huit Attributs du Souverain » qui lui étaient présentés l’un après l’autre par le grand prêtre de cérémonie. Ces huit objets de prestige étaient l’émanation du mana des Huit Fondateurs mythiques Nā-Papa-E-Va’u, des Huit Souverains premiers de la période mythique qui avaient donné leurs noms à chacun des huit attributs de prestige du Ari’i. L’on montrait ainsi aux armées de guerriers réunies pour le rite d’intronisation, que cet homme-là serait désormais le grand Souverain, le Grand Chef ; après quoi, toutes les populations sur terre et sur mer l’acclamaient : Maeva Ari’i ! Maeva Ari’i !… (Littéralement : Bienvenue au Souverain !… ».

Teuira Henry, auteur du fameux ouvrage Tahiti aux temps anciens, nous livre une autre partie de l’histoire : « La tradition rapporte que sous chaque coin de cette dalle, était enterré un homme vivant dont l’âme devait monter la garde. Pour cette raison ce bloc de pierre était appelé Te-papa-ō-nāmaha— (littéralement : l’assise, la fondation des quatre). Lorsqu’un prince ou une princesse, revêtu de la ceinture ‘ura, était proclamé roi ou reine, il était placé sur un grand siège sur ce bloc de pierre au milieu de la foule, pendant la cérémonie d’investiture royale. (…) ».

Des jumeaux sanctifiés

Pouira ā Teauna dit « Tearapō », connu au fenua pour avoir recueilli et conté sur les ondes de Radio Tahiti les légendes et histoires de nos îles, a lui aussi porté son attention sur cet espace sacré d’Ōpōa, et en particulier sur cette grande pierre dressée du marae Hauviri. L’homme de savoir nous apprend ainsi dans Parau nō te ‘Ai’ia* que c’est sous cette pierre « qu’aurait été enseveli le cordon ombilical — (pito) — des jumeaux Tapu-Nui et Tapu Tea », appelé « Te papa nui ō Tapu-Nui ‘e ō Tapu-Tea — (littéralement : la grande fondation de Tapu-Nui et Tapu-Tea) —, expliquant ainsi une des origines du nom Taputapuātea, c’est à-dire, deux offrandes. (…) ». L’histoire raconte que ces jumeaux avaient été sacrifiés « pour en faire des sentinelles de cette pierre ». Te Arapo raconte, non sans émotion, qu’en se rendant sur les lieux, il fut bouleversé lorsqu’il s’approcha de ce Rocher : « c’était comme si je voyais clairement les deux esprits (ndlr ceux des jumeaux) de chaque côté de mes pieds ». Tearapo a tenté de mesurer cette pierre, mais il fût arrêté par la rumeur racontant « que l’on devenait lépreux si on la touchait de la main ».

Essentiel à l’initiation et à l’investiture des grands souverains, symbole puissant du mana des anciens Mā’ohi, le Rocher Te-Papa-Tea-iā-Ruea est une composante unique et exceptionnelle de notre patrimoine historique et culturel. Appelons nos consciences à la protection et à la préservation de ce legs ancestral inestimable !

- Te-ara-tupuna e Te-‘e’a-no- te ‘a-ro’a-Pu’uroa (Hiro’a n°124 - Janvier 2018) (à télécharger)