Accueil > Français > Articles parus dans le magazine culturel Hiro’a > Articles parus dans le Hiro’a > Il faut que tourisme et culture soient en osmose et avancent ensemble (Hiro’a n° 107 - Août 2016)

Il faut que tourisme et culture soient en osmose et avancent ensemble (Hiro’a n° 107 - Août 2016)


Le dossier Taputapuātea va bientôt franchir une étape importante : celle de la visite d’un expert de l’Icomos*, prévue avant la fin de l’année...

-->


Dix questions à

Hiriata Millaud, attachée culturelle pour Tahiti Tourisme.

Propos recueillis par LR.

« Il faut que tourisme et culture soient en osmose et avancent ensemble »

Le dossier Taputapuātea va bientôt franchir une étape importante : celle de la visite d’un expert de l’Icomos*, prévue avant la fin de l’année. Au-delà, c’est la culture qui commence a prendre une place de plus en plus importante dans le secteur du tourisme. Le voyageur veut du soleil mais aussi découvrir une histoire unique et authentique. Rencontre avec Hiriata Millaud, attachée culturelle pour Tahiti Tourisme et en charge de la partie traditions orales du dossier Taputapuātea au Service de la Culture et du Patrimoine.

Quel est votre poste a Tahiti Tourisme et au Service de la Culture et du Patrimoine ?

Je suis attachée culturelle pour Tahiti Tourisme. Ma passion, c’est la culture. J’ai une formation d’ethnolinguiste. Dans le cadre du dossier de candidature pour le classement du « paysage culturel Taputapuātea », le Pays a souhaité que je sois partie prenante pour travailler sur le dossier avec le Service de la Culture et du Patrimoine, notamment en soutien technique et rédactionnel sur la partie culturelle avec mon expertise touristique. Je suis donc mise à disposition par Tahiti Tourisme pour le Service de la Culture dans le cadre d’un partenariat entendu. Je vais accompagner l’équipe dans des missions bien spécifiques, portant notamment sur des recherches et des études sur les traditions orales, qui permettront d’aboutir à l’interprétation de l’histoire de ce site. J’essaye de faire le rapprochement entre les éléments naturels, les vestiges matériels du site et le patrimoine immatériel. Pour le classement du site, son histoire a besoin d’être racontée. La tradition orale et notamment la toponymie permettent de révéler une grande partie de cette histoire. Il faut interpréter l’esprit du lieu, toute son histoire depuis la cosmogonie, depuis les mythes jusqu’à aujourd’hui et mettre en exergue ses valeurs, reconnues comme étant exceptionnelles, voire universelles pour une majeure partie d’entre elles.

Où en est le dossier aujourd’hui ? Quelles sont les prochaines étapes ?

En janvier 2016, le ministère de la Culture français a bien acté que la France présenterait deux dossiers de candidature a l’UNESCO, dont le nôtre. Nous avons une étape très importante dans les prochains mois avec la venue d’un expert de l’Icomos*. L’organisme est très rigoureux sur les plans de gestion, l’aménagement du site, sur son état de conservation et de préservation de son authenticité. Ce sera le dernier contrôle. Je vais participer a cette mission, et en juillet 2017, le dossier devra être soumis a candidature au niveau du comité de l’UNESCO.

Que va apporter le classement du site ?

La plus grande préoccupation concerne la préservation du site. On connaît son importance à l’échelle de l’Océanie : c’est un lieu emblématique, reconnu comme étant constitutif de l’identité des Polynésiens. On parle du triangle polynésien mais ça va au-delà. C’est un lieu unique. Le label UNESCO peut être donné, mais n’est jamais un acquis. On peut nous l’enlever n’importe quand. Cela obligera tout le monde à prendre soin du site : les habitants, les professionnels du tourisme, le gouvernement. On deviendra responsable de la préservation, de la protection et de la mise en valeur constante de ce site. C’est une prise de conscience collective et perpétuelle.

Cela va-t-il vraiment bénéficier au tourisme ?

En se basant sur les statistiques nationales, on voit qu’il y a une montée en flèche de la fréquentation touristique sur les sites classés. Il existe un tourisme pour les sites classés UNESCO. C’est un développement économique a l’échelle de la Polynésie. Mais il faudra le gérer. Il ne s’agit pas d’opter pour un tourisme de masse et être « piétiné » par des milliers de touristes au quotidien ; ce n’est pas le but.

Le travail a commencé en 2006, quelle est la principale difficulté de ce dossier ?

C’est difficile car l’immatériel est omniprésent. Le site a longtemps été laissé en l’état, on ne lui accordait plus le même intérêt. Ce n’est pas un monument architectural comme on peut en voir ailleurs, c’est un espace culturel, un paysage culturel. Ce n’est pas la même chose que de classer le château de telle région ou le cépage de telle autre.

Ce sera aussi la preuve concrète de ce lien entre tourisme et culture ?

Absolument. C’est un défi. Nous allons voir comment ce partenariat doit effectivement se faire. Le tourisme engendre des rentrées financières et il faut qu’elles servent en partie a la protection et a la mise en valeur du site. C’est un aller-retour constant.

Ce lien entre tourisme et culture est-il nouveau ?

Quand on observe les données disponibles aujourd’hui, on voit bien que le tourisme a évolué et que le voyageur est davantage porté sur une quête d’authenticité, de culture, de découverte de civilisations nouvelles, de valeurs nouvelles. C’est une tendance mondiale qui a commencé il y a une quinzaine d’années. Le voyageur est davantage dans la peau d’un explorateur. Au vu de cette tendance, les personnes œuvrant dans le tourisme ne peuvent travailler d’un côté et celles dans la culture de l’autre. Il faut qu’il y ait un partenariat fort, durable et raisonné, voire même fusionnel. Le tourisme a besoin de la culture pour son développement et la culture a besoin du tourisme pour la protection, la mise en valeur et la transmission de ses composantes patrimoniales, essentielles a l’humanité toute entière. Cela devrait être un lien naturel. Il faut
que tourisme et culture soient en osmose et avancent ensemble.

Le tourisme a beaucoup misé sur le paysage exceptionnel de la Polynésie, quelle est la carte a jouer pour la culture ?

Les célèbres bungalows sur l’eau ne sont pas à renier, c’est simplement qu’ils n’ont pas été exploités du point de vue de leur valeur culturelle. Car, un fare, qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas juste une maison sur des pilotis. Le concept de « farefare », c’est aussi l’idée de pouvoir transcender sa condition humaine, de pouvoir s’élever au-dessus de son quotidien et de sa vie profane. Si l’on disait aux touristes que lorsqu’ils sont dans un « overwater bungalow », qu’en plus de l’originalité, du charme et de la splendeur parfois de ce type d’hébergement, et bien ils empruntent d’abord un cheminement initiatique culturel en y entrant, laissant des lors leur vie profane derrière eux pour s’élever vers plus de sacralité, je suis persuadée que le concept du « bungalow sur l’eau » que l’on vend aujourd’hui gagnerait en valeur ajoutée. Donc, même le « bungalow sur l’eau » peut révéler nos valeurs culturelles. Ce n’est simplement pas exploité. La culture est partout, même dans le paysage, sur les sommets, dans une passe, une essence végétale, dans les mots de nos langues polynésiennes... En fait, c’est ça, notre challenge : c’est d’utiliser ce patrimoine naturel, culturel, linguistique, humain, et d’interpréter les valeurs culturelles qui sont derrière, en filigrane et latentes. C’est cela qu’on appelle le mana…

Et comment réussir à le mettre en valeur ?

Par la formation et la transmission. Pour labelliser un site comme celui de Taputapuātea, il faut réfléchir en amont à la formation. Nous allons interpréter des éléments de notre patrimoine, leur donner du sens, révéler leurs valeurs, mais qui va les dire ? Et de quelle manière ? La aussi c’est un défi. Il faut faire de la formation dans les écoles mais aussi de la formation professionnelle pour des guides, des médiateurs culturels. C’est ce qui manque aujourd’hui. Toute la richesse est là, c’est prégnant en tout et partout. Il faut la révéler et la mettre en valeur. Il faut que nos enfants aient accès au patrimoine mais pas simplement de manière superficielle. Les populations locales seront aussi davantage fières de leur culture. Plus les Polynésiens connaitront la richesse et surtout l’originalité de leur patrimoine, et plus ils auront envie de protéger et de partager ce dernier. Quand on sait, quand on connait, on est fier et on veut protéger. Tout le monde doit travailler dans le même sens, qu’on ait tous le même objectif.

La « campagne de communication globale Mana » lancée l’année derniere par Tahiti Tourisme est la première à mettre en avant la culture ?

Elle s’inscrit dans le prolongement naturel de la refonte de la marque Tahiti Tourisme. C’est toujours cette idée que le voyageur est un explorateur averti, qu’il cherche une expérience unique et authentique. On a une culture qui s’y prête. Le paysage ne peut pas aller sans la culture et inversement. Nous n’avons pas juste des plages de sable blanc. Ces plages ont un nom, une histoire, il s’y est passé des événements, historiques et parfois mythiques, etc. Pour la montagne et les vallées, c’est pareil. Pour la nouvelle marque, rien n’a été fait au hasard. Que ce soit les tons de couleurs, la police de caractères, les motifs et symboles, tout a été pensé pour y introduire nos valeurs culturelles. Ce n’est pas simplement un nouveau design esthétique. On y retrouve nos valeurs polynésiennes d’humilité, de bonté, de dignité, de respect, de paix et de beauté bien sur. Il y a par exemple le motif stylisé de la fleur de pūrau qui symbolise la sensualité, la féminité ; il y a celui de la tīare Tahiti bien sûr, don des Dieux aux hommes pour que règne la paix ; et ainsi de suite. Il y a toujours une symbolique. L’objectif, c’est de donner du sens. Et le sens, c’est nous, c’est le peuple, sa culture et son histoire, ses valeurs, ses paysages…

* Organisation internationale non-gouvernementale de professionnels, qui œuvre à la conservation des monuments et des sites historiques dans le monde.

- Il faut que tourisme et culture soient en osmose et avancent ensemble (Hiro’a n° 107 - Août 2016)