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Le domaine de ’Ōpūnohu : sur les traces archéologiques et ethnobotaniques du passé (Hiro’a n° 99 - Décembre 2015)

La vallée de ’Ōpūnohu est l’un des sites touristiques les plus visités en Polynésie française. Son attrait réside dans la présence de vestiges conservés intacts depuis deux siècles. C’est pourquoi un parcours de découverte archéologique et d’interprétation ethnobotanique du domaine est à l’étude, dans le cadre d’un projet de mise en valeur...

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RENCONTRE AVEC JOANY HAPAITAHAA, RÉFÉRENTE DU DOSSIER ’ŌPŪNOHU AU SERVICE DE LA CULTURE ET DU PATRIMOINE, CAROLINE VIEUX, COORDINATRICE DU PROJET INTÈGRE EN POLYNÉSIE, PHILIPPE COURAUD, DIRECTEUR DU DOMAINE ET JENNIFER KHAN, ARCHÉOLOGUE. TEXTE : VT.

La vallée de ’Ōpūnohu est l’un des sites touristiques les plus visités en Polynésie française. Son attrait réside dans la présence de vestiges conservés intacts depuis deux siècles. C’est pourquoi un parcours de découverte archéologique et d’interprétation ethnobotanique du domaine est à l’étude, dans le cadre d’un projet de mise en valeur

85 000 visiteurs foulent chaque année le sol de la vallée de ’Ōpūnohu, un univers à part entière où la beauté de l’environnement n’a d’égal que la richesse de son histoire. La vallée a d’ailleurs fait l’objet de nombreuses recherches archéologiques et ethno-historiques. Ces recherches témoignent d’une occupation ancienne de la vallée entre 600 et 1100 après Jésus-Christ et servent de base à une interprétation solide de l’histoire culturelle de la vallée et du paysage archéologique qui n’a pas son pareil dans l’archipel. Autre découverte, le recensement de plus de 500 édifices séculiers en pierre, édifices religieux, maisons communales, habitations et terrasses agricoles. Ce qui est surprenant, c’est la complexité structurale de ces édifices qui indique un système social hautement développé.

L’histoire et les recherches entreprises sur ce site confirment l’intérêt de réaliser un parcours de découverte archéologique et d’interprétation ethnobotanique du domaine. Car, si ce projet fait partie du site- pilote INTEGRE*, il a également été retenu parmi les 50 mesures prioritaires du plan de relance de l’économie du gouvernement polynésien actuel.

Ce projet avait en effet déjà été proposé en 2002 par Patrick Kirch, archéologue américain de renom à l’Université de Berkley. Ses recherches ont clairement montré l’intérêt de réaliser un parcours de découverte et d’interprétation au sein de la zone archéologique protégée de ’Ōpūnohu. Repris puis réactualisé, ce projet a motivé l’inscription d’une enveloppe budgétaire de 10 millions de Fcfp financé par l’Union Européenne.

Un lieu, une histoire

L’originalité de la vallée de ’Ōpūnohu réside dans « l’abandon assez soudain de la vallée au début du 19ème siècle au terme de conflits internes aux chefferies et à la suite de l’arrivée des missionnaires. Elle a été préservée du fait de l’absence de nouvelles installations et exploitations humaines importantes jusqu’aux années 1960 », explique Joany Hapaitahaa, historienne et référente du dossier ’Ōpūnohu au Service de la Culture et du Patrimoine.

Oeuvrer pour sa conservation en l’état était indispensable afin qu’elle devienne un témoin de l’histoire culturelle polynésienne. Et Caroline Vieux, coordinatrice du projet INTEGRE, de rajouter : « Ce projet est important à mon sens car il contribue à mieux mettre en valeur le patrimoine archéologique et ethnobotanique du domaine de ’Ōpūnohu.

Le domaine est en train de développer une offre touristique « nature/ culture » qui me semble tout à fait intéressante et qui plus est, en impliquant la population de ’Ōpūnohu dans les choix de développement à venir. C’est tout à fait ce que soutient notre projet, le développement durable au bénéfice des populations et respectueux de l’environnement naturel et culturel d’un territoire. »

Les détails du projet

Bien qu’il soit un site très visité, le domaine de ’Ōpūnohu a quelques faiblesses : l’absence de signalétique d’information et d’orientation sur le domaine en général et sur les sentiers de randonnées. Mais aussi, l’absence de points d’eau, de toilettes...

Raisons pour lesquelles ce projet repose sur deux propositions qui permettront de revaloriser le site.

La première concerne la reconstitution des zones d’habitat et l’aménagement des sentiers. Dans cette optique, « la restauration des structures sera guidée par les résultats des fouilles archéologiques et comprendra le déblaiement des débris, de la terre et de l’humus accumulés sur les pavés et les terrasses, la stabilisation et la restauration des murs de soutènement et des plates-formes, le remplacement (si nécessaire) des pavés et le redressement des pierres.

Le but sera de restaurer les pierres dans leur situation originale, du temps de leur utilisation. De plus, nous développerons des plans spécifiques pour la reconstruction de structures périssables sélectionnées qui se trouvaient sur ces fondations en pierre.

Par exemple, nous envisageons la reconstruction d’au moins un fare haupape et d’un fare pote’e en utilisant l’architecture traditionnelle. La reconstruction de ces structures sera faite par des artisans locaux qui travailleront en collaboration avec notre équipe. »

Concernant la restauration des sites, ces derniers vont être reliés par un réseau amélioré de sentiers qui seront développés au sein de ce projet. « Le sentier commencera à partir du marae existant et du parking au marae Titiora pour aller vers trois complexes d’habitations que nous avons déjà étudiés, puis le long de la crête vers le vaste complexe 124**, pour finir au belvédère et à son parking. Le long de ce sentier, nous disposerons des panneaux appropriés afin d’aider à l’interprétation des sites et de leur environnement. »

La deuxième proposition concerne la reconstitution de terrasses horticoles et de jardins vivriers qui sera complémentaire aux sites archéologiques.

« Comme indiqué plus haut, la vallée de ’Ōpūnohu était non seulement une vaste zone d’habitation à la fois pour les chefs et pour les gens du peuple, mais encore plus une zone importante de production horticole et arboricole. Un élément important de notre plan d’interprétation concerne par conséquent cette histoire horticole. Nous allons nous efforcer de restaurer un secteur représentatif de l’horticulture en terrasses dans l’une des petites vallées entre les sites d’habitation. Il sera situé dans les plantations de taro ou d’autres plantes vivrières traditionnelles. Egalement, certaines zones adjacentes aux sites d’habitation seront débroussées et replantées avec des plantes de culture traditionnelle : banane, kava, canne à sucre, nono, bambou et autres plantes qui étaient traditionnellement cultivées aux alentours de ces habitations. »

Des travaux en 3 phases, qui débutent ce mois-ci

Ce travail d’aménagement prendra un certain temps pour se mettre en forme. La mission préparatoire commence ce mois-ci avec la venue de Jennifer Kahn, archéologue américaine qui se rendra sur zone du 6 au 19 décembre accompagnée d’un géomètre. Cette mission déterminera les phases 2 et 3, car cette première phase permettra de définir le projet de la manière la plus précise sur la base de travaux d’étude et de prospections confiées à des archéologues, ethnobotanistes et forestiers.

ZOOM SUR LES DEUX SENTIERS

Les deux sentiers se trouvent entre le Lycée agricole de ’Ōpūnohu et le belvédère. Te ara tupuna (le sentier des ancêtres), est une boucle d’environ 1,5 km. Il passe à proximité de nombreuses structures archéologiques, dont quelques-unes sont res- taurées, et évolue sous une forêt dominée par les māpē, et les pūrau. te ‘āro’a Pu’uroa (le col des trois Pinus), est une boucle d’environ 3,4 km, accessible depuis le belvédère, comme depuis le marae Te -ti’i-rua. Il a une partie commune avec le parcours Te ara tupuna.

Ainsi, un plan d’aménagement sera élaboré, identifiant les ouvrages à restaurer.

S’en suivra en phase 2 la mise en œuvre de travaux relatifs à l’aménagement des sen- tiers ethnobotaniques puis enfin en phase 3, la mise en œuvre d’une première phase de travaux relatifs à la reconstitution des terrasses agricoles, l’aménagement de jardins vivriers et autres zones plantées en espèces utiles.

C’est un projet prometteur et qui suscite l’enthousiasme de tous les protagonistes, jusqu’à l’implication de la population et notamment des associations de Papetoai et de Moorea. « La participation de la population aux travaux de restauration d’une part, puis au fonctionnement même du parcours et à son entretien, une fois celui-ci ouvert aux visiteurs, permettrait de garantir des retombées économiques durables au bénéfice de la population de Papetoai, qui jusqu’à présent n’a pas bénéficié des activités diverses pratiquées sur le domaine, ou de manière à peine perceptible. » est-il précisé dans le rapport INTEGRE.

Valorisation des sentiers ethnobotaniques de ’Ōpūnohu

Pour mieux revaloriser les sentiers, ceux qui existaient depuis plus de quarante ans déjà, il est question ici de mettre en valeur deux d’entre eux. Deux parcours accessibles en 2016 et situés près de marae importants : te ara tupuna (le sentier des ancêtres), et te ’āro’a Pu’uroa (le col des trois Pinus). « Des sentiers destinés aux familles. Les enfants en particulier, citoyens de demain, futurs détenteurs des savoirs et savoir-faire culturels, seront sensibilisés à la fragilité de leur environnement et à la nécessité de le préserver. Chaque visiteur peut devenir un acteur de la préservation et de la conservation du patrimoine de ’Ōpūnohu, avec des gestes simples et le respect de certaines règles : il est important entre autres de ne rien laisser ou jeter sur les lieux visités, de ne pas cueillir de plantes ni de déplacer ou même d’emporter des pierres des chemins ou des sites. C’est en agissant ensemble et de manière responsable que l’on prolonge l’existence et la beauté de ces lieux. »

3 QUESTIONS A JENNIFER KAHN, ARCHÉOLOGUE AMÉRICAINE

Quelle est d’après vous l’importance de ce projet ?

Développer un sentier nature et archéologique dans cette vallée valorisera l’histoire im- portante des ma’ohi au cours des 1 000 dernières années. Le sentier servira d’introduc- tion à la culture pour les touristes et d’outil pédagogique utile pour les étudiants et la communauté polynésienne. La préservation de la vallée et de ses ressources culturelles est également utile pour les générations futures.

Pourquoi le domaine de ’Ōpūnohu et pas un autre ?

La vallée de ’Ōpūnohu possède les sites archéologiques les mieux conservés et les mieux étudiés de l’ensemble des îles de la Société. Plates-formes, marae, sites agricoles.... Ce lieu a été très important pour les ma’ohi. De plus, les paysages sont extraordinaires. C’est donc un véritable trésor naturel et culturel.

Quelle est votre mission ?

J’ai été engagée pour terminer les fouilles sur un certain nombre de sites archéologiques qui seront mis en évidence dans le sentier. Nous mettons également en place une formation pour de futurs guides de la vallée, afin qu’ils apprennent l’histoire de ’Ōpūnohu et puissent la restituer aux visiteurs.

DES ESPÈCES RARES À ’ŌPŪNOHU

On trouve à ’Ōpūnohu des espèces rares éteintes à Tahiti comme le mara, le bois dans lesquel les ancêtres sculptaient de longues pirogues. Le ’enu, palmier marquisien (pelagodosca), est une espèce recherchée qui donne des noix à ivoire. Quelques spécimens ornent le bord de route près des bassins de chevrettes de la baie de ’Ōpūnohu.

*Initiative des Territoires pour la Gestion Régionale de l’Environnement (INTEGRE) dans les Pays et territoire d’Outre-mer du Pacifique.

** Cette désignation correspond au numéro d’inventaire attribué par Jennifer Kahn dans le cadre de l’inventaire des structures du domaine.

Le domaine de ’Ōpūnohu : sur les traces archéologiques et ethnobotaniques du passé (Hiro’a n° 99 - Décembre 2015) (à télécharger)