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L’histoire des marae


L’histoire des marae


Les marae étaient des espaces réservés aux activités cérémonielles, sociales et religieuses des Polynésiens. Ils formaient des monuments de taille imposante qui suscitèrent l’intérêt des observateurs européens de la fin du XVIIIe siècle. Si la conception et la construction d’un marae variaient d’une île à l’autre, l’architecture de base comprenait généralement une aire rectangulaire, la cour du marae, pourvue d’une plate-forme (ahu) à l’une des extrémités et d’un ensemble de pierres dressées.

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Cook assistant à un sacrifice humain sur un marae de Tahiti, Webber, 1784


Lieu de culte des ancêtres et des divinités, il était un espace de rencontre entre les hommes et les puissances de l’au-delà dont il importait de se ménager les faveurs. Les cérémonies religieuses qui s’y déroulaient donnaient lieu à des prières et à des invocations aux ancêtres ou aux divinités ainsi qu’à des offrandes, et parfois des sacrifices.

Le marae était également le reflet de l’organisation des sociétés polynésiennes anciennes, hautement hiérarchisées. Le rôle social du marae aurait existé antérieurement à leur attribution sacrée. Les marae étaient de ce fait des enjeux de pouvoir politique et religieux entre les chefferies.

Classification des marae

T. Henry, s’appuyant sur les recherches de son grand-père, le révérend J.M. Orsmond, au XIXe siècle, distingue six classes de marae.

Les marae d’intérêt public se décomposent en trois classes :

  • Le marae international de Taputapuatea est devenu le centre religieux et culturel d’une grande partie de la Polynésie à un moment donné (Société, Cook, Hawaii, Nouvelle-Zélande, une partie des Tuamotu et peut-être Tubuai) ;
  • Les marae « nationaux », associés à un ari’i important ;
  • Les marae « locaux », rattachés à un district ou une vallée.

Les marae d’intérêt privé sont de trois types :

  • « familiaux », érigés sur les terres de la famille (propriétaire) ;
  • « sociaux », dédiés aux dieux de première classe d’une communauté ;
  • les marae des spécialistes (guérisseurs, artisans, constructeurs de pirogues, pêcheurs…)

Les marae dans le temps

Les récits généalogiques font remonter les marae aux origines du monde. Aux temps les plus reculés, les marae étaient des lieux de réunion des chefs de famille qui venaient y demander le soutien des ancêtres. Les marae étaient alors probablement moins nombreux et moins élaborés : seul le ahu avait un caractère sacré. À la période dite des marae, débutant vers 1400 après J.-C., le marae dans son ensemble acquiert une dimension religieuse. Les premiers marae connus comme structure construite, remontent aux alentours de 1400-1450 après J.-C. Ce phénomène peut-être associé à l’expansion territoriale des familles et des clans, qui devaient fonder de nouveaux marae sur leurs terres. En effet, les Tahitiens semblent avoir commencé à occuper de façon permanente l’intérieur des îles vers les 14-15e siècles. Les marae les plus anciens datés à Mo’orea, dans la vallée ‘Opunohu, étaient composés d’un espace enclos et de pierres dressées (sans ahu construit). Bien qu’aucun marae n’ait pu être daté avant 1400, cela n’exclut aucunement l’existence de structures plus rudimentaires, distinctes du lieu où étaient dressées les pierres mémoriales et qui ne seraient plus visibles sur le terrain. Ceci semble appuyer l’hypothèse du rôle social prédominant que jouaient les marae avant leur rôle religieux.

La période des 16e – 18e siècle se caractérise par « l’extrême prolifération de ces structures et leur épanouissement architectural » (J. Garanger), allant jusqu’aux grands marae ari’i, monumentaux du 18e siècle.

L’époque dite de Maupiti

Le nom de cette période chronologique a été attribué par l’archéologue Y. Sinoto, suite à la découverte de ce que l’on pensait à l’époque être le plus ancien site humain des îles de la Société (daté de 860 ap. J.-C.). Les objets trouvés sur le motu Paeao correspondaient à une culture analogue à celle des Polynésiens du site de Wairau Bar, Nouvelle-Zélande, les « chasseurs de moa » (Dinorsis), que l’on pensait auparavant dater du 10e siècle après J.-C., mais plus récemment daté de la fin du 13e siècle.
Les nouvelles datations effectuées en 2002 par les archéologues A. Anderson et Y. Sinoto ont depuis démontré que les plus anciennes couches archéologiques du motu Paeao sont plutôt datées d’à partir du 13e siècle après J.-C., et le cimetière aurait été utilisé plus tardivement, dans le courant du 15e siècle.

L’âge des marae aux îles de la Société / L’émergence des marae aux îles de la Société

Les datations au carbone 14 réalisées par les archéologues ont permis de confirmer que quelques uns des marae datés par cette méthode remontent au 14e siècle, période de l’expansion des hui ari’i des îles Sous-le-Vent vers les îles du Vent. Mais la plupart des marae datés le sont de la fin du 15e siècle à la fin du 18e siècle, à l’apogée du pouvoir des grandes chefferies : comme l’avaient constaté le capitaine Cook et les expéditions européennes de l’époque.

Marae et pouvoir

Selon les observateurs de la société tahitienne du 18e siècle, les populations étaient divisées en un nombre de classes variant entre trois et sept.

La stratification retenue comprend trois classes principales :

  • les ari’i
  • les ra’atira (propriétaires fonciers)
  • les manahune (gens du peuple)

Les ari’i, princes, rois ou grands chefs étaient liés à l’évidence aux marae.
À la question de savoir si c’étaient les ari’i qui conféraient un pouvoir politique au marae ou si c’était ce dernier qui investissait le ari’i de ce pouvoir, deux réponses ont été données :

La première, mythique, fait état de l’origine divine des ari’i, détenteurs à ce titre des principaux marae. Dans la seconde explication, le pouvoir naît d’une organisation sociale fondée sur la notion de communautés familiales détentrices chacune d’une marae, et s’imbriquant les unes dans les autres en fonction de trois critères : le jeu des alliances matrimoniales, la guerre et la hiérarchie des marae.

Le marae, une structure vivante

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Cérémonie sur le marae Arahurahu, Paea. (Crédit photo SCP)


Évolution des constructions
Reflet des solidarités de groupes, le marae changeait en fonction de l’évolution de celles-ci. Un agrandissement de structure pouvait indiquer une modification du statut de son propriétaire. De même, de nouveaux marae pouvaient être édifiés à côté ou à l’emplacement d’un ancien marae à l’occasion de prise de possession de terre. Lors des guerres, les marae des vaincus étaient détruits par les vainqueurs. Le marae était donc un complexe architectural qui vivait et mourait avec la communauté qu’il représentait.

Cérémonies au marae

Les missionnaires remarquèrent que la vie quotidienne des Polynésiens était rythmée en de nombreuses occasions, repas, pêche, voyage, par des prières et des offrandes.
Au marae avaient lieu des rites précis tels que : le rau mata vehi ra’a, rituel de purification des souillures infligées par l’ennemi à l’occasion d’une guerre, le māui fata pour l’érection d’un autel, le maoara’a matahiti qui rassemblait la communauté autour d’un somptueux banquet à chaque fin d’année, le pure ari’i lors de la reconnaissance de l’omnipotence d’un dieu…

Un des rites les plus importants pratiqués au marae national était le pa’i atua ou « rassemblement et déshabillage des dieux » (selon T. Henry) qui revenait régulièrement toutes les trois lunes, en diverses occasions (consécration d’un souverain, fondation d’un marae national, prières…).

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Marae Mahaiatea, Papara, 1797. Capitaine Wilson du Duff


Marae et alliances politiques
Les marae étaient également au centre des réseaux politiques concurrents en Polynésie. Les deux marae de Ra’iātea (Taputapuātea) et Bora Bora (Vai’ōtaha) sont au centre de deux zones d’influence ayant donné naissance à des affiliations de marae aux îles de la Société. Le marae Taputapuātea était au cœur d’un grand réseau, aux répercussions religieuses et politiques sur les îles associées (Ra’iātea, Tahaa, Bora Bora, Huahine, Tahiti, Mai’ao, les Australes, Rarotonga, Rotuma, la Nouvelle-Zélande) réparties en deux groupes : « les pays clairs de l’alliance amicale », Te Ao Tea et « les pays sombres », Te Ao Uri. Un autre réseau de relations entourait le marae Vai’ōtaha de Bora Bora (Vāvau) lié à Ra’iātea, Tahiti, les Tuamotu, Rarotonga, la Nouvelle-Zélande et Hawai’i.

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Migrations interinsulaires du Pacifique. Brochure A fano ra (Crédit CPSH Te anavaharau)


Marae : généalogies, terres et espace
Les marae étaient l’expression de la solidarité des groupes humains entre eux mais aussi entre eux et la terre.
Aux marae familiaux étaient rattachés les noms héréditaires des familles. Ils étaient ainsi un moyen de prouver les titres de propriété des terres. La généalogie, le nom héréditaire et le dieu associés au marae devaient rester secrets afin de protéger les titres rattachés. Le rôle des marae dans la revendication des terres était donc essentiel.

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Fouilles de la Vaiotea (Papeno’o), dirigées par Mark Eddowes (Crédit photo SCP)


Marae et archéologie
Les relations des premiers voyageurs européens et les textes ethnohistoriques permettent d’appréhender l’importance sociale et religieuse des marae. Mais c’est l’archéologie qui a permis de retrouver leur ancienne configuration, d’en préciser l’architecture, d’en proposer une typologie et une chronologie.
En 1925, K.P. Emory prospecta les îles de la Société, releva plus de 150 sites et proposa une classification en trois catégories : les marae « intérieurs », « côtiers », et « intermédiaires » pour des raisons à la fois géographiques – les classes sociales occupaient les lieux les plus favorables sur la côte, – et chronologiques – le développement de l’architecture correspondrait à l’évolution des marae dans le temps.

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Fouilles et restauration du marae de Tahinu-Muritahavai (vallée Papeno’o) dirigées par Pierre Ottino (Crédit photo SCP)


Dans les années 1960, les travaux de R. Green et J. Garanger ont prouvé que la classification des marae ne coïncidait pas forcément avec les trois principales classes de la structure sociale et était plus variée que ne le pensait K. Emory. De fait, à partir d’un modèle simple – une cour rectangulaire et un ahu – chaque clan affirmait dans la construction de son marae, son originalité ou sa suprématie.
Dans les années 2000, Paul Wallin a proposé cinq nouveaux types de marae, organisés selon un modèle hypothétique de développement. La forme architecturale la plus récente, datant du 18e siècle, présentait un ahu à plusieurs degrés et attestait l’utilisation de pierres taillées arrondies pour le ahu et le mur d’enclos (exemple du marae Mahaiatea à Papara, construit peu avant l’arrivée de J. Cook en 1769).

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Marae Anini, Huahine (Crédit photo SCP)


Les demeures des dieux
Plusieurs notions étaient liées à la vie religieuse des anciens Polynésiens dont celles de ra’a, noa, tapu et mana. Étaient ra’a ou sacrés les dieux et tout ce qui était en contact avec eux : enceinte du marae, ornements, les ari’i et les personnes engagées dans des prières et des sacrifices. Noa par opposition désignait ce qui n’était pas sacré (les femmes et la majorité des hommes, la plupart du temps). Il était dangereux d’être trop près d’une entité plus sacrée que soi. Ces entités étaient alors soumises à un interdit (tapu). Le mana était une puissance émanant des dieux, nécessaire à la prospérité de la communauté.

Les To’o

Moins connus des visiteurs des musées d’ethnographie que les statues polynésiennes en bois et en pierre, les to’o de la Société représentaient pourtant les divinités majeures du panthéon local. C’est par des to’o, et non des ti’i que l’on figurait le dieu ‘Oro. À l’époque du Contact, et dans les décennies qui suivirent, la possession de l’effigie de ‘Oro était devenue à Tahiti un enjeu politique capital, pour lequel clans et districts s’affrontaient en des guerres sans merci. C’est que ce to’o était indispensable à la célébration du rituel d’investiture des chefs suprêmes, dont il attestait des relations généalogiques avec la divinité principale. (D’après A. Babadzan).

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To’o, image du dieu placée à l’intérieur du fare atua, Musée de Tahiti et des îles (Crédit photo MTI)


Les ti’i

Les plus célèbres des formes d’expression artistique de Tahiti sont aussi les plus mal connues du fait de la quasi absence de sources. On peut cependant leur attribuer deux emplois ; l’un négatif tourné vers la sorcellerie, l’autre positif et c’est le cas des ti’i des marae ayant trait à la reproduction et à la fertilité.

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Ti’i, Musée de Tahiti et des îles (Crédit photo MTI)


Sources iconographiques :

Banks, Webber, Hodges, Sporing
- JOPPIEN R. et SMITH B., 1988 The Art of Captain Cook’s voyages : volume 1, The voyage of the Endeavour, 1768-1771, The Art of Captain Cook’s voyages : volume 2, The voyage of the Resolution & Adventure, 1772-1775, The art of Captain Cook’s voyages : volume 3 (text and catalogue), The voyage of the Resolution & Discovery, 1776-1780. Marae Mahaiatea, Papara, 1797. Capitaine Wilson du Duf
- EMORY K.P., 1933 Stone remains in the Society Islands, Bernice Pauahi Bishop Museum, Honolulu, Hawaii