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Le reo ma’ohi, l’Âme des tahitiens (par Maco TEVANE)



Le reo ma’ohi, l’Âme des tahitiens par Maco TEVANE.

Discours tenu aux membres de l’Association des Médias des îles du Pacifique (PINA) , le 15 décembre 1998, à l’Université française du Pacifique, Tahiti.
(source : Tahiti-Pacifique magazine, n° 95, mars 1999)

Replaçons-nous, si vous le voulez bien, par l’imagination très loin en arrière dans le temps, à l’époque du peuplement de nos îles quand nos lointains ancêtres abordaient des terres nouvelles, voyageant sur le Pacifique, le plus vaste océan du monde, dont nous devons le nom à Magellan qui le traversa en 1521.

Ces Polynésiens voyageaient alors avec des plantes, des animaux et tout ce qui était utile à leur survie. Ils transportaient aussi une cargaison, invisible, mais tout aussi utile, sinon indispensable : leur langue. La langue du pays qu’ils avaient quitté.

Cette langue qui allait petit à petit évoluer, se transformer mais aussi garder bien des points communs avec la langue-mère dont elle s’était détachée.

De cette façon les mots ont aussi voyagé à travers tout le Pacifique et même au-delà, ce qui explique la ressemblance étonnante qui existe entre certains de nos mots et ceux des langues de pays aussi lointains que l’Indonésie ou Madagascar. En tahitien, la main se dit rima et c’était aussi une façon de dire cinq dans la langue ancienne, tout à fait comme lima veut dire cinq en indonésien ou en malgache. Boire se dit minum en indonésien ; dans ce mot nous pouvons reconnaître le mot tahitien inu. Il n’y a aucune difficulté, non plus, à reconnaître dans le mot indonésien ikan qui veut dire poisson, le ika des Maoris et notre mot tahitien i’a.

Les ressemblances de ce type ont été remarquées il y a bien longtemps par les premiers voyageurs européens, et, dès cette époque, les linguistes ont commencé à étudier les liens de parenté qui unissent nos langues du Pacifique. Sans entrer dans le détail des classifications de plus en plus précises qu’ils nous proposent aujourd’hui, nous pouvons nous faire une idée de la manière dont la langue tahitienne se rattache aux autres langues du Pacifique insulaire.

Tout d’abord, nous le savons bien, le tahitien fait partie du groupe des langues polynésiennes. Ces langues sont parlées à l’intérieur du triangle polynésien formé par Hawaii, la Nouvelle-Zélande et l’île de Pâques. On trouve trace également de ces langues dans des îles situées à l’extérieur de ce triangle, en Mélanésie à Tikopia, Rotuma et en Micronésie à Kapingamarangi.

Les langues mélanésiennes sont les proches parentes des langues polynésiennes. Le Fidjien est la langue mélanésienne la plus proche, l’intermédiaire par lequel se rattachent les langues polynésiennes et mélanésiennes. Les langues mélanésiennes, elles-mêmes, sont rattachées à la très vaste famille des langues austronésiennes, une famille de langues qui couvre la majeure partie du Pacifique.

Dans cet arbre généalogique très succinctement esquissé, on perçoit les liens qui unissent avec évidence les langues et donc les peuples du Pacifique et, par là même, l’origine de la langue tahitienne. « La langue est l’arbre généalogique d’une nation » affirmait Samuel Johnson, alors qu’en 1920, un savant du nom de J.M. Brown, après de longues recherches, était arrivé, quant à lui, à la conclusion que « le polynésien avait des racines communes avec l’aryen primitif et qu’en conséquence les étudiants en grec et latin feraient mieux d’apprendre le Polynésien, langue-mère dont ils étaient issus » !!! E aha ihoa îa !! (Fichtre !)

Les missionnaires.

Un certain 5 mars 1797 voit la réalisation d’une célèbre et angoissante prédiction tahitienne : de "glorieux enfants du Tronc, vêtus de la tête aux pieds, utilisant des signes-parleurs" débarquent de la brigantine Duff, à la pointe Tefauroa, aujourd’hui la Pointe Venus. La terre tahitienne, dit-on, en trembla même. En effet, "les glorieux enfants du Tronc" annoncés débarquent d’une "pirogue sans balancier", vêtus effectivement de la tête aux pieds. Deux de ces missionnaires seront les artisans de la « fin des coutumes » de l’époque d’une part, et de la conversion de nos ancêtres d’autre part, ainsi que le prévoyait la prédiction, d’autant que le roi Pomare II leur facilitera la tâche en épousant la nouvelle religion.

Il s’agit d’abord du jeune artisan Henry Nott, 23 ans, un simple maçon. De bâtisseur de pierres il deviendra, par la grâce de Jéhovah, bâtisseur de mots : le traducteur de la Bible en langue tahitienne, et c’est sur les mots de Noti (son nom tahitien) que s’est construite notre Eglise évangélique.

Le roi Pomare fut son ami, son élève. Il apprit à lire et à écrire, d’abord en tahitien, puis en anglais, à coucher ses mots -parau- sur une feuille blanche, vocable qui depuis cette noble utilisation, désigne aussi le support de la parole, le papier. Mais Pomare a aussi été le maître de Nott, celui qui a vérifié, conseillé l’usage du tahitien pour la bible. Là, comme ailleurs, la question reste posée : qui était l’élève et qui était le professeur d’école ? Contradiction... et complémentarité...

Contradiction et complémentarité.

Car comment exprimer dans la langue de Pomare les idées théologiques élaborées sur le mont Sinaï ou au bord de la mer de Galilée, là-bas à Tibériade ? Comment faire passer les danses de David et de quelques dames de l’Ancien et du nouveau Testament sans qu’elles soient taxées de sauvages et d’indécentes... en un mot de païennes... comme celles de nos ancêtres ?

Imaginons-nous, un instant, Pomare et Nott, installés côte à côte sur leur pe’ue (natte) respectif et faisant de la Bible anglaise une Bible tahitienne.

Pas toujours facile... avec un Pomare toujours en train de préparer ses vengeances, en train de ruminer une revanche ou de cuver les boissons fortes nouvelles qu’il appréciait tant et apportées par ces prestigieux "enfants du Tronc" dont il avait fait la connaissance une trentaine d’années auparavant avec les premiers : Wallis, Bougainville et surtout Cook, le grand Tute. Car déjà de leur temps notre langue tahitienne avait subi l’influence non négligeable de l’apport de leur langue, anglaise surtout, bientôt suivie par l’installation des missionnaires pour leur mission évangélisatrice.

Le premier contact avec les Européens - les papa’a (hommes au buste brûlé par le soleil) dont nos ancêtres ont accusé, vaillament, le choc frontal. Ce contact introduisait forcément des nouveautés en grand nombre : animaux, plantes, objets de toutes sortes, des matières nouvelles comme le fer ainsi que des techniques nouvelles ; ce contact préparait surtout un phénoménal bouleversement social qui aboutit, déjà, à une réorganisation, sinon à la désorganisation de la société de l’époque.

Mots nouveaux.

Notre langue a dû s’accommoder de toutes ces nouveautés et leur trouver des noms et équivalences. Pour certaines d’entre elles, le nom européen a été adopté et au fur et à mesure de leur découverte, le tea et sugar anglais devenaient ti et tihota en tahitien, ces mots anglais tel que les entendaient des oreilles tahitiennes ont été adoptés et utilisés depuis jusqu’à ce jour. On peut bien sûr multiplier les exemples, mais beaucoup d’autres nouveautés ont aussi reçu des noms d’origine tahitienne. Ainsi, les animaux qui étaient débarqués à Tahiti pour la première fois étaient comparés aux animaux connus. Sur le modèle du cochon - pua’a, le cheval a été nommé pua’a horo fenua, « cochon qui court à terre » ; la chèvre pua’a niho « cochon bonnes dents » . Sur le modèle du chien ’uri, le chat a été nommé ëurî pi’i fare, le « chien qui grimpe sur et dans les maisons », le singe ëurî ta’ata, « le chien-homme » etc.

Les changements introduits par nos trois "découvreurs" européens et les missionnaires qui les suivirent allaient donc profondément marquer notre langue. Rappelons que pour mener à bien la traduction de la bible en tahitien, ils s’étaient assurés le concours d’un collaborateur le plus prestigieux, le roi Pomare II lui-même. Ce travail exigeait, évidemment, un vocabulaire nouveau.

Si certains mots appartenant à l’ancienne religion comme Atua (Dieu, divinité) ont été gardés et sont encore en usage aujourd’hui, la traduction de notions nouvelles exigeait la création de mots nouveaux. Plusieurs procédés ont alors été utilisés. Dans certains cas, les missionnaires ont utilisé un mot existant dont le sens était utilement complété, ainsi au sens ordinaire du mot fa’aro’o, qui est "entendre-écouter" s’est adjoint le sens supplémentaire de "religion et de foi religieuse". Dans d’autres cas les missionnaires ont eu recours à l’emprunt, en particulier lorsqu’ils ont eu à traduire les mots qui décrivent la culture des peuples orientaux et l’environnement naturel dans lequel ils vivaient. Ceci explique pourquoi, lorsque nous parlons tahitien aujourd’hui, nous employons souvent, sans nous en douter d’ailleurs, des mots empruntés à l’hébreu, au grec et au latin.

Car, si certains mots provenant des langues anciennes étaient dépourvus d’utilité dans la vie courante et sont restés purement biblique, d’autres, en revanche, sont entrés dans notre vie quotidienne. Le mot ture qui veut dire "loi" vient du mot hébreux torah, le mot ëoire qui veut dire "ville" vient aussi de l’hébreux, alors que le mot hepetoma, "semaine", vient du grec. Le mot ëâtini, "âne", est quant à lui, emprunté au latin. Plusieurs centaines de mots et des plus courants ont, évidemment, aussi été empruntés à l’anglais.

L’écriture.

Le 30 juin 1817, soit vingt ans après l’installation des missionnaires dans l’archipel, et deux ans après la victoire des Pure Atua (invocateurs du vrai Dieu) de Pomare face aux troupes païennes de ’0puhara ("etene"), le roi Pomare imprime de sa main, sur les presses installées à Mo’orea, la première page du premier livre imprimé dans les Mers du Sud. Les "signes-parleurs" sont alors disponibles et remplacent avantageusement ceux, éphémères, tracés sur le sable des plages.

Mais il faudra attendre encore 18 ans, jusqu’au 18 décembre 1835 pour que les travaux de traduction soient, enfin, terminés. Nott emmène personnellement le précieux manuscrit en Angleterre, le fait imprimer, en offre un exemplaire à la Reine Victoria en personne et se dépêche de revenir à Tahiti, à Arue, le 2 septembre 1840.

Le tahitien découvre alors "te puta mo’a", "le livre sacré". La Bible est enfin traduite dans sa langue. Mais c’est déjà un Tahiti tout autre que Nott retrouve à son retour, un Tahiti qui va changer de drapeau, un royaume qui va devenir un protectorat.

Cette bible, la bible de Nott, a été et sera le modèle de toutes les bibles du Pacifique.

Davies, père de l’alphabet océanien.

John Davies, jeune intellectuel âgé de 28 ans, arrivé à Tahiti en 1801, amorce l’évangélisation des îles du Pacifique à partir de Papara où il est installé.
John Davies peut être considéré comme le père de la linguistique polynésienne, d’abord parce qu’il s’intéressait aux langues océaniennes qu’il les comparait entre elles, ensuite parce qu’il aimait surtout le plaisir de parler la langue tahitienne, plus exactement le dialecte tahitien de la langue polynésienne.

Dès son arrivée, en 1801, il est fasciné par notre langue : « la langue tahitienne possède une beauté et une énergie dont les Européens n’ont aucune conscience. »

Il fixe les bases de l’alphabet tahitien : un son, une lettre et toute syllabe se termine par une voyelle. Un travail personnel, un immense effort, qui sera la base de son dictionnaire et même de celui du dictionnaire de l’Académie tahitienne qui est en cours d’impression et sera disponible sous peu.

John Davies peut donc être considéré comme le père de l’alphabet tahitien d’aujourd’hui et aussi de celui de nombreuses autres îles océaniennes, ce qui n’avait plus rien à voir avec les compilations de Bougainville, de Cook, ou des mutins de la Bounty.

Après avoir publié, ici à Tahiti en 1825 le premier abécédaire en langue fidjienne et sur l’initiative de Davies, les "teachers", les évangélistes tahitiens Hape et Tafeta partirent pour l’archipel Fidjien en 1826. Mais retenus aux îles Tonga, Hape et Tafeta y fonderont la première Eglise et la première école de ce royaume.

C’est de Papara encore que partent en 1832 les deux évangélistes Hatai et Faaruea pour Fidji où ils fondent, cette fois à Oneata, là aussi la première église de cet archipel.

Il y a lieu aussi de rappeler que plus d’une centaine de teachers (évangélistes-missionnaires) provenant des différents archipels du Pacifique, exerceront leur ministère missionnaire évangélique dans les îles du Pacifique. Ils furent presque tous transportés par la célèbre goélette "Messenger of Peace" (Messager de la Paix), "Te ve’a no te hau" construit par John Williams (Tihoni Viriamu) qui évangélisa notamment les îles Cook, Tonga, Samoa et Niue avec l’aide de missionnaires polynésiens formés au séminaire de Taha’a. Il aborda également les îles Futuna et Tana au Vanuatu. Là-bas, alors qu’il débarquait sur l’île de Erromango, il fut attaqué et tué. Il repose depuis à Fasetootai dans l’archipel des Samoa. La mémoire de ce courageux missionnaire est encore vénérée dans notre région.

La langue du Dimanche.

Autre lien, ô combien prestigieux celui-là, qui nous distingue, outre notre déjà réputé "Pacific way of life" : de nos jours encore c’est autour de l’église et des temples surtout que le polynésien vient se ressourcer ; sa langue du dimanche, du Tapati (emprunté à l’hébreu shâbat) y est particulièrement valorisée. On lira, dans la pureté de la langue de Pomare, de Nott et de Davies, les versets bibliques du jour avec attention, recueillement et respect. On les commentera avec ferveur, art, plaisir et élégance, tout cela dans un niveau de langue bien caractéristique réservée spécialement à ce moment privilégié, comme un moment de communion avec ceux qui lui ont légué ce magnifique ouvrage tout à l’honneur et au prestige de notre langue et surtout tout à l’honneur de ceux qui ont osé ce remarquable et prestigieux travail dont on ne cessera de s’émerveiller.

Tous les dimanches et à chaque fois que le Polynésien ouvre sa bible, il ne prend pas la mesure de son privilège d’avoir entre les mains et sous les yeux l’Ïuvre monumentale entreprise, sur son sol, avec la collaboration d’un des siens, il y a aujourd’hui cent quarante ans. Car il faudra toujours recourir à la sainte lecture pour retrouver notre langue dans son originalité et sa pureté.

En résumé, les missionnaires ont rendu la langue tahitienne apte à dépasser le cadre étroit de la vie des îles, apte à exprimer des idées abstraites, en l’enrichissant d’un important vocabulaire formé systématiquement à partir de l’hébreu, du grec du latin, de l’anglais mais aussi en faisant éclater la signification de certains vocables indigènes. Le lecteur assidu de la Bible ne manquera pas d’être frappé, pour peu qu’il mette le nez dans les grammaires et dictionnaires existants du Maori et du Pa’umotu (de l’archipel des Tuamotu) par la correspondance entre les tournures bibliques et la syntaxe de ses langues. Sans le savoir, les traducteurs de la Bible sont restés fidèles à un état de la syntaxe qui est souvent antérieur à l’époque où ces langues se sont diversifiées. Aussi, sauf preuves contraires formelles &emdash;et telle est en tout cas la position de l’Académie tahitienne&emdash; faut-il toujours accorder un préjugé favorable aux tournures qui sont plusieurs fois attestées par la Bible.

Influence française : les interprètes du gouvernement.

A partir du milieu du 19ème siècle et pour les besoins du Protectorat français une influence nouvelle, plus discrète sans doute, mais néanmoins importante pour l’enrichissement de la langue, va intervenir à son tour : c’est celle des interprètes du Gouvernement. Nous sommes alors dans la période d’influence de la langue française où une terminologie spécifique aux juridictions françaises apparaîtra. Ces interprètes étaient des personnages indispensables pour tous : la reine Pomare, les chefs, les juges, qui, à de rarissimes exceptions près, étaient incapables de comprendre le français. C’est la raison pour laquelle une ordonnance de 1851 précisait, par exemple, que « toute transaction entre un Européen et un "Indien" nécessitait, à peine de nullité, une double expédition : l’une en français, l’autre en tahitien. » Eh oui, nos ancêtres étaient considérés comme des Indiens !

De même que les missionnaires ont donné au tahitien moderne un vocabulaire religieux particulièrement complet, les interprètes l’ont doté d’un vocabulaire administratif et juridique très exhaustif et l’ont rendu apte à exprimer le langage des actes, jugements et textes législatifs.

La question de l’interprétariat est aujourd’hui et depuis quelques mois à nouveau, un sujet d’actualité dans un débat qui a été amorcé par la ligue locale des droits de l’Homme.

Radio Tahiti, vecteur du bien-parler.

Après les moyens de transmission des messages radio-télégraphiques installés en 1915, il faudra attendre 1934 pour que naisse la première station de radiodiffusion, le Radio Club Océanien, à l’initiative de quelques passionnés de radio. Cette radio jouera d’ailleurs un véritable rôle de service public tout au long de la deuxième guerre mondiale, ses programmes parvenant jusque dans les archipels les plus éloignés. Elle prit alors une importance que n’avaient pas prévus les "copains-fondateurs "accros" de Radio. En effet, l’administration, prenant conscience de l’intérêt que présentent de telles émissions pour les insulaires, décida en 1949 de créer la station "Radio-Tahiti". Avec l’apparition du transistor, Radio-Tahiti pénètre dans tous les foyers des familles polynésiennes.

Il est bien révolu le temps où les populations se réunissaient, bien avant l’heure des émissions, chez le chef du village ou chez l’instituteur pour écouter "le poste", souvent l’unique lien avec le reste du monde et souvent fourni par l’administration. Dans notre pays de tradition orale, où l’on écoute plus que l’on ne lit, cette radio exercera une énorme influence et se révélera comme un vecteur privilégié du "bien parlé" auquel les Polynésiens sont sensibles.

Radio-Tahiti en langue tahitienne jouera donc un rôle important, non seulement d’information, mais aussi d’ordre social, économique, culturel et même de confident privilégié de tout notre Territoire. Il ne s’agissait pas de se contenter de lire un communiqué, il fallait expliquer les événements, les situer, donner une leçon de géographie, de sociologie, d’histoire et bien entendu trouver les termes nouveaux qui manquent pour désigner tout ce qui n’existait pas encore dans l’expérience du Polynésien. Radio-Tahiti en langue tahitienne devenait aussi et surtout le grand maître à parler le tahitien, avec toute la responsabilité qui incombe à la noble mission de sauvegarde et d’enrichissement de notre langue véhiculaire et dans le respect des autres dialectes vernaculaires. Lourde responsabilité, n’est-ce pas ?

En charge des émissions en langue tahitienne, nous l’assumions avec la modestie qui s’impose, comme l’avaient fait nos prédécesseurs : John Martin et John Doom, en recourant aux conseils et critiques éclairés de nos "aînés" de l’époque, contrairement, à quelques rares exceptions, à l’attitude et comportement actuels de nos journalistes "tahitiens" et autres "animateurs" en "marquisien et pa’umotu" de la station régionale RFO-Tahiti. On peut en effet déplorer que la direction actuelle de l’établissement, pourtant alertée par des auditeurs par voie de presse ou par l’Académie tahitienne elle-même, soit restée, jusqu’à ce jour, résolument imperméable à nos "observations".

Faut-il lui rappeler, à nouveau, que les statuts de l’Académie nous font obligation de « veiller à l’utilisation correcte de la langue tahitienne dans toutes ses formes d’expression ». D’ailleurs l’une des résolutions du Forum des langues polynésiennes, lequel s’est tenu à Tahiti en mars 1998, concerne très précisément cette situation de plus en plus préoccupante de nos langues véhiculaires et vernaculaires. Tous les membres de notre territoire participant à ce Forum, ceux des archipels notamment, ont au cours du débat solennellement tenu à attirer l’attention des responsables locaux et métropolitains de la station RFO-Tahiti sur ce problème évidemment important et relatif à la « bonne santé et conservation de notre langue véhiculaire et de nos autres langues vernaculaires, marquisien et pa’umotu notamment, pratiquées à l’antenne ».

L’ Académie tahitienne.

l’Académie tahitienne est née d’un incident d’ordre politique ayant pour origine un décret, celui du 11 décembre 1932, réglementant la presse sur notre Territoire. Nombreuses ont été les personnalités locales à plaider la cause du tahitien et à entreprendre des actions en sa faveur. Ces efforts restent, cependant, sans lendemain, faute, sans doute, de pouvoir s’appuyer, à l’époque, sur le sentiment de la population qui reste quelque peu indifférente ou passive. Petit à petit, cependant une évolution se manifeste sous l’influence de faits nouveaux :

Le premier est d’ordre politique : le succès du parti R.D.P.T. et surtout de son leader Pouvana’a a ’O’opa qui tint en échec, à plusieurs élections générales, l’administration et les politiciens "traditionnels".

Les résultats qu’il obtint à chaque consultation électorale sont analysés et l’on constate que le chef des autonomistes dispose d’une arme redoutable : la parfaite maîtrise de la langue tahitienne qui sert admirablement ses dons d’orateur populaire. Cette époque voit également le retour au Fenua depuis la France de nos premiers étudiants, tous très soucieux de cultiver l’originalité de leur petite patrie. Or, parmi ce qui reste encore en propre à cette patrie, il y a surtout sa langue. Jadis « tout juste bonne à parler aux indigènes » la langue tahitienne était dénigrée alors que nos jeunes étudiants l’admirent et, surtout, déplorent qu’elle soit si mal parlée, par eux-mêmes en premier, ce dont ils souffrent.

Ce constat n’est pas, semble-t-il, propre à nous et à notre langue, n’est-ce pas ? L’Administration coloniale, en effet, après avoir oublié pendant de longues années le décret de 1932 réglementant la presse, le remet en vigueur en 1959. Interdisant toute publication en tahitien si elle n’est pas accompagnée de sa traduction en français, ce décret est supporté avec de plus en plus de mauvaise humeur par les Eglises et les partis politiques dont les articles rédigés dans notre langue intéressent, évidemment, beaucoup plus nos populations que ceux publiés en langue française.

Survient alors le 22 février 1967 "l’incident politique". Le conseiller territorial, ancien député du Territoire John Teariki se voit en effet refusé par le gouverneur la parution d’un hebdomadaire en langue tahitienne. Cette interdiction, sans doute motivée par des considérations politiques plus que par une hostilité à la langue tahitienne, n’en provoque pas moins une émotion considérable. La commission permanente de l’assemblée territoriale, à l’unanimité, demande alors l’abrogation de ce décret. L’assemblée territoriale, réunie en session plénière le 29 mai suivant, réitère la demande de sa commission permanente, réclamant même que le Président de la République soit saisi de cette "affaire".

Le décret ne sera pas abrogé pour autant, mais le conseiller Teariki se verra accordée, le 23 août suivant, l’autorisation de publication qui lui avait été refusée au mois de février. Une semaine plus tard, le 30 août, le conseil de gouvernement approuvait le principe de la création d’une académie de la langue tahitienne. Après un long processus de sept années, le 2 juillet 1974 le gouverneur Daniel Videau présidait dans la salle du conseil de gouvernement la séance inaugurale de la mise en place de l’Académie tahitienne, le "Fare Vana’a", composée de vingt membres avec pour mission essentielle de « sauvegarder et d’enrichir la langue ».
Celle-ci se fixera deux objectifs immédiats :

- l’abrogation du décret du 11 décembre 1932 afin qu’elle puisse remplir une de ses missions statutaires essentielles, à savoir favoriser la publication d’ouvrages rédigés en langue tahitienne... et

- l’application de la loi relative à l’enseignement des langues et dialectes locaux afin de permettre l’enseignement du tahitien dans les programmes scolaires et, ainsi, de faire un premier pas vers un enseignement plus adapté aux élèves de notre territoire.

Tahitien, langue officielle.

Un de nos illustres et regrettés collègues académiciens, Francis Sanford, l’un des pères de l’autonomie de notre territoire décédé depuis peu et en 1980 vice-président de notre gouvernement, publia un arrêté reconnaissant à notre langue véhiculaire la qualité de « langue officielle » au même titre que le français.

La bataille, politique celle-là, semblait gagnée ? Hélas, non !

15 ans plus tard, en l’espace d’un toilettage statutaire, celui de 1995, voilà le caractère officiel de notre langue remis en cause pour le perdre en cours de route !

Que d’émotions, de regrets, et de souffrances exprimés alors !!! Qu’y avait-il donc d’anticonstitutionnel à cette reconnaissance dans la mesure où la zone d’influence de notre langue véhiculaire, devenue officielle, restait bel et bien à l’intérieur des limites de notre Territoire ?

Parmi les pays de langue polynésienne, la Polynésie française a fait figure de précurseur en créant l’Académie tahitienne, puis en 1991 en mettant en place avec d’autres pays polynésiens de notre triangle une organisation non-gouvernementale des langues polynésiennes baptisée "Te taura firi i te reo ma’ohi", dont le 5ème Forum s’est tenu à Tahiti en mars 1998. A cette occasion, et concernant la survie de nos langues vernaculaires du territoire, le président Gaston Flosse a défini le nouvel objectif du gouvernement en la matière, à savoir « le rééquilibrage entre langue vernaculaire et véhiculaire » qui doivent, a-t-il rappelé, aller de pair. La pleine maîtrise de l’une étant garante de l’identité polynésienne, la pratique de l’autre étant garante de la reconnaissance et de la promotion de cette identité, de la communication avec le reste du monde. Par ailleurs, dans le droit fil des missions de l’Académie, il a annoncé sa volonté à la satisfaction de tous :

- d’organiser des colloques internationaux consacrés à nos autres langues vernaculaires qui se dérouleront dans nos différents archipels.

- la création d’une académie de la langue Marquisienne dont les statuts sont en cours d’élaboration et la mise en place imminente.

- la publication de grammaires et de lexiques propres à chacune de nos langues vernaculaires, ainsi que l’élaboration de manuels d’enseignement destinés à promouvoir et à soutenir auprès de notre jeunesse la pratique de sa langue maternelle. Nous sommes en effet persuadés qu’à côté des langues internationales qui nous concernent, tels le français et l’anglais, nos langues régionales ou locales doivent avoir leur place. Elles sont toutes aussi utiles et irremplaçables dans notre manière de voir le monde. Elles font partie intégrante de la culture et de l’identité de ceux qui la parlent. Le regard que nous portons sur ce qui nous entoure dépend des mots que nous employons.

Rempart contre la banalité

Dans notre culture, par exemple, nous le savons tous, le cocotier est l’arbre de vie par excellence. Notre langue nous permet de distinguer sept stades de maturité de son fruit par des mots différents. Je pense aussi à tous ces mots qui, comme ’ai’a, fenua, aroha, tupuna sont chargés de valeurs, de symboles et d’émotion, qui parlent à nos cÏurs, donnent un sens à la vie et dont l’oubli laisserait un grand vide, aussi vaste que notre grand océan. La langue, ne l’oublions pas, est un des chaînons qui nous relie à notre passé et à nos origines, c’est un patrimoine que nous ont légué nos ancêtres et que nous devons préserver pour qu’à notre tour, nous le léguions à nos enfants. Elle est un rempart contre la banalité de la culture uniformisante qui nous envahit de plus en plus, et de jour en jour.

Nos ancêtres employaient, de leur temps, deux formules lapidaires dans ce sens et que j’aimerais ici rappeler à nos concitoyens : « E ’ere au i te ’aihamu, e ’ere au i te taparu, e upu Ta’ere au », qui se traduit par « je suis un disciple de Ta’ere, divinité de la connaissance, je ne peux être un mendiant, ni un mangeur de restes. »

La seconde, qui nous interpelle encore plus « Te ta’ata e hape i tona ra reo, e ’ohure ’ura îa. », « Celui qui commet une erreur de langage mérite le supplice du pâle. »

Des négociations constitutionnelles sont actuellement en cours entre nos élus et l’Etat français pour une nouvelle officialisation de notre langue. Nous y sommes attentifs, dans le domaine qui nous intéresse, en espérant pour nos enfants, qu’à l’orée du troisième millénaire, nous puissions, pour toujours, enfin, retrouver toute notre âmeÉ notre âme à tous, à travers le miroir qu’est notre si belle langue... et qui est un peu la vôtre aussi.. n’est-ce pas... chers cousins !
’Ia ora na ’e mauruuru !!

Marc MAAMAATUAIAHUTAPU
dit Maco TEVANE,
président de l’Académie tahitienne