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Le Polynésien et le temps, par Maco Tevane



Le Polynésien et le temps par Maco Tevane
Directeur du Fare Vana’a (Académie tahitienne)

(Source : Tahiti-Pacifique magazine, n° 112, août 2000)

Ô temps ! Suspends ton vol !... Merci de souffrir un temps pour qu’en peu de temps, j’évoque la notion du temps polynésien. Ce temps dont on dit qu’il vaut de l’argent. Fichtre ! Et à qui faut-il laisser du temps... ? Permettez un peu de temps pour vous en parler, s’il vous plaît.

Que d’expressions pour parler du temps ! Le temps qui passe, le temps qui va d’un point à un autre : passé, présent, futur. En ligne droite, en zigzags, en cercle. Marche avant, marche arrière. Antérieur, postérieur. Rolex ou sablier... Lune ou soleil. Le temps passe, et avec lui toutes les modes, notamment celles qui ont permis aux Hommes de mesurer le temps.

Les Polynésiens, certainement comme les Gaulois, les Incas et les Grecs, ont eu avec la nature, des rapports étroits. Après l’avoir observée, tous les peuples de la terre ont divisé le temps en espaces facilement repérables :

- le jour, ao, mais aussi... le monde supérieur (les Cieux), le monde présent (la Terre) ;

- et la nuit, pô, mais aussi... les temps primordiaux (l’antiquité), les temps inconnus (le monde des esprits, des ancêtres) ;

- les saisons, tau ;

- la lune, ’ava’e, mâhina ou marama, la lune qui monte et qui descend ;

- les marées hautes, nanura’a miti, et basses, pahe’era’a miti ;

- la sève dans les arbres, les fleurs qui s’ouvrent, le soleil qui fuit ou qui revient, les étoiles qui dessinent dans le firmament des traces luisantes : tout était prétexte à mesurer la permanence ou le mouvement des choses et des êtres.

L’heure, hora et miniti, empruntés au latin hora et minutus, était inconnue des Polynésiens. Par contre, près d’une centaine de divisions étaient utilisées pour accompagner le cheminement des aiguilles du temps correspondant aux 24 heures des Papa’a [ou Popa’a). Toutes ces divisions avaient un rapport direct avec les manifestations observables dans la nature : la course du soleil, râ, la course des étoiles, les nuages, le chant des coqs, celui moins dérangeant et plus agréable des oiseaux, les mouches... et même la tiare... notre tiare nationale.

Ainsi, nos ancêtres amoureux se donnaient-ils rendez-vous, non pas à 14 heures tapantes, ou à 18h, mais au moment où, d’une part, le bouton de la tiare devient fleur, ’Ia ’ûmatatea te tiare, premier stade de sa floraison et d’autre part, au moment où la marée devient descendante.... I te pahera’a miti.

Temps heureux... n’est-ce pas ? Temps où le retard pouvait être le fait d’un bouton de fleur qui hésite à éclore, et non le capricieux réveil qui n’avait pas sonné parce qu’on avait oublié d’enfoncer... le bouton de la sonnerie. Vous comprendrez mieux ainsi la relativité du temps chez le Polynésien qui garnit son oreille d’une vraie tiare odorante en lieu et place de la dernière Seiko digitale et précise.

Avez-vous l’heure, Monsieur ? Oui, au quatrième top, ma tiare commencera à déployer ses pétales. Au fait... combien de pétales dans une tiare ? Là, peut-être réside une explication de notre ponctualité... bien à nous, mâ’ohi... ! Doucement le matin, pas trop vite le soir !...

Ces divisions du temps se retrouvaient dans le calendrier lunaire, où chaque nuit et chaque mois avait son propre nom. Le Polynésien concevait de plus la lune comme être vivant qui naît, croît, décroît, et meurt. Le temps était ainsi divisé en mois, ’âva’e ou marama, et en saison, tau.

La lune, ’ava’e ou marama, avait une grande importance car elle rythmait, et rythme toujours, les activités de pêche. Elle occupe aussi une place importante dans la culture des plantes vivrières. À la lune croissante, on met en terre les plantes qui poussent au-dessus du sol. À la lune décroissante, on plante celles qui se développent dans le sol.

La constellation des Pléiades, matari’i, visible vers la mi-novembre au-dessus de l’horizon, annonçait quant à elle la saison d’abondance, tau ’auhune, aussi saison des pluies, des récoltes de ’uru et de la pêche à la bonite. La disparition de ces Pléiades indiquait le début du temps de la disette, du tau o’e.

En 1789, après la prise de la Bastille, les révolutionnaires girondins et montagnards avaient décrété, n’est-ce pas, de nouvelles appellations pour que les mois républicains reflètent davantage le temps qui passe : fructidor, thermidor, ventose, pluviose... Il n’y a donc rien de nouveau sur cette planète.

Et ce n’est pas une originalité de la culture polynésienne d’avoir utilisé les mouvements de la nature pour diviser le temps. Ce qui prouverait que, malgré leur grand isolement, les Polynésiens des siècles précédents vivaient ce que vivaient tous les hommes de leur temps.

Alors, me direz-vous, en quoi le Polynésien diffère-t-il des autres hommes de la création en matière de temps ? Comme il est de coutume depuis le temps des découvertes, je laisserai à d’autres le soin de parler de nous.

Écoutons ce qu’en dit René Virieux, éminent docteur en psychologie en service à l’hôpital Vaiami il y a une quinzaine d’années, qui, dans son intéressante thèse de doctorat de 1981 sur notre fiu - qu’il présente comme un "éprouvé psychique Polynésien"-, nous révèle que : « le Polynésien, de par son état de fiu bien typique, est un maniaco-dépressif pour qui la notion du présent, en tant que support d’un projet destiné à édifier l’avenir et l’inscrire sur la trajectoire existentielle, n’existe plus. C’est le manque de projet, par perception défectueuse du présent, qui, de ce fait, ne permet pas d’appréhender l’avenir, d’y accrocher son action et de persévérer dans l’effort, qui est responsable de sa "paresse" typique - le fiu - et de son -’aita e pe’ape’a. Il n’y a pas lieu de s’en faire. »

Le poète Victor Segalen, avec l’intelligence du coeur, évoque les temps immémoriaux pour décrire le sentiment du Polynésien lancé dans la course de la vie : « Cette nuit-là, comme tant d’autres nuits si nombreuses, Teri’i te haere po - Teri’i le récitant-, marchait dans la nuit à pas mesurés, tout au long des parvis inviolables du marae. Teri’i ne cherchait pas à dénombrer les saisons depuis lors écoulées ; ni combien de fois on avait crié les adieux au soleil fécondateur. Les hommes blêmes ont seuls cette manie baroque de compter, avec soin, les années enfouies depuis leur naissance et d’estimer, à chaque lune, ce qu’ils appellent "leur âge présent" ! Autant mesurer des milliers de pas sur la peau changeante de la mer... Il suffit de sentir son corps agile, ses membres alertes, ses désirs nombreux, prompts et sûrs, sans s’inquiéter du ciel qui tonne et des lunes qui périssent ! »

En ces quelques mots évocateurs la relation du Polynésien avec le temps est posée : il s’agit de s’insérer par toutes les fibres de son être dans la vie universelle, et de vivre, intensément, le moment présent, son i teie nei.

L’important c’est... maintenant, aujourd’hui, non pas parce que demain n’existe pas ; mais parce que demain deviendra aujourd’hui ; il sera temps alors de retrouver d’autres émotions, d’autres plaisirs qui donnent à la vie son sens et sa beauté.

On remarquera également l’absence d’intérêt du Polynésien pour l’exactitude des dates : qu’importent les années qui s’égrènent sur un calendrier. L’important, c’est la chronologie des faits et des événements, la simultanéité de telle ou telle action remarquable, digne de rester, d’exister et d’être vécue - ’Ia Vai mai - dans la mémoire collective.

L’âge est exprimé par rapport à telle génération, u’i - ou à tel événement marquant de sa naissance : né ou décédé au temps de tel événement, par exemple : i te tau o te ari’i Pômare, du temps du roi Pomare. Qu’importe l’âge cumulatif calculé à base d’années, matahiti. L’important étaient les générations, u’i, chaîne de la connaissance du passé et lien avec les aïeux, base de la connaissance historique, en tant que référence commune de la mémoire du peuple. À ce sujet, que pourrions-nous dire des litanies de dates que nous avons ânonnées sur les bancs de l’école : 732 Poitiers, 1515 Marignan, 1815 Waterloo - sans véritablement savoir si Charles Martel vivait avant ou après Napoléon 1er, avant ou après François ler.

Avouez que l’Histoire prendrait une autre réalité, si je vous disais que pendant que François 1er remportait sa victoire sur les Suisses à Marignan, mon ancêtre, tupuna, Marama i te tau’o o te Ra’i, procédait à l’union princière de sa fille, en grandes pompes, sur son marae royal Tefano, à Mo’orea  ! Ainsi, les noms des ari’i, rois, reines, tentaient de marquer tant bien que mal la succession de ces u’i.

Cette division du temps s’appliquait aussi justement aux grandes étapes de la vie. Elles étaient au nombre de quatre tau :

- te tau ’aiûra’a : le temps de l’allaitement, le temps de la prime enfance ;

- te tau tamari’ira’a : l’enfance, le temps de l’innocence ;

- te tau re’are’ara’a : l’adolescence, le temps de la jouissance, de la découverte des choses de la vie par son corps, par tous ses sens ;

- te tau pa’arira’a : le temps de la maturité, l’âge adulte, âge où l’on acquiert la "maturité", la "sagesse", pa’ari.

Le temps de l’adolescence, du taure’are’ara’a, est de loin le plus apprécié des jeunes gens. C’est, pour le jeune homme, une période de découverte "jusque dans sa chair" de son statut de tâne.

Les adultes sages et aguerris, et depuis bien longtemps devenus... ta’ata pa’ari, en parlent avec nostalgie : Aue ia tau i te fa’ahiahia e... ! Ah ! quelle merveilleuse époque ! Les taure’are’a vivent ce tau en groupe, en pupu, avec enthousiasme. Ils s’en détachent difficilement.

Cette découverte initiatique sera guidée avec complicité par les aînés, matahiapo : c’est le temps du tatouage, tatau, et celle du tehe, qui perdure aujourd’hui. Le tehe, rite de la supercision, opération qui consiste à fendre le prépuce longitudinalement pour dégager complètement le gland, et improprement appelée circoncision, l’excision du prépuce. Généralement, ce rite était accompagné d’une initiation sexuelle.

Tout jeune homme ayant pleinement vécu sa période de crise, de... taure’are’a, la bride sur le cou, tu’u i te tâvaha, parvient un jour au statut d’adulte, ta’ata pa’ari. Il s’intéressera alors, à son tour, aux choses plus substantielles de la vie. Il passera d’une insouciante gaieté à une vision plus sérieuse de la vie. Il prendra, petit à petit, le sens de ses responsabilités d’adulte avec la dose de sagesse qui s’impose.

La tradition du taureare’a n’a pas disparu, loin de là, elle se perpétue aujourd’hui, encore plus fréquemment chez les taure’are’a tâne, garçons, que chez les taure’are’a vahine, plus soumises au contrôle des parents, de leur mère surtout. Relativement bien vécue dans les îles, cette période de l’existence est plus difficile à traverser pour les jeunes des zones urbaines qui se trouvent de plus en plus, aujourd’hui, en porte-à-faux entre deux cultures.

Écoutons aussi un extrait d’un autre poète, mon ami Henri Hiro, trop tôt disparu hélas !

« Pa’u ihora... pa’u a’era...

pâ’û’û’û haere noa atura ta’u taura

i te uiui a te mau u’i e

’Aitau nô te aha ?...

’Aitau i te aha ?

[...] ’Oere haere noa

atura te hinarere i tô’u nei fenua

’Aitau râ ! ’Aitau râ !

’A ’aitau ra i tô’u nei fenua ! »

« Et mon esprit ici... là... partout,

est éclaboussé par les questions des générations à venir :

Manger le temps. Pourquoi ?

À quoi bon manger le temps ?

[...] Ainsi la génération nouvelle

s’est retrouvée errante dans son propre pays.

Manger le temps... manger le temps,

Dévorer le temps perdu de notre passé

et que le passé se raccorde au futur ».

Par son poème ’Aitau, ou Dévorer le temps parasite*, mon ami Henri Hiro veut exprimer son désir de vouloir à tout prix retrouver la source qui permet de se renouveler, pour devenir un être neuf : la renaissance pour une humanité nouvelle. Henri Hiro considère que le temps parasite est celui qui nous éloigne et nous sépare de notre culture. Il importe donc, pour lui, que le Mâ’ohi s’empare de son temps, de son vécu, comme on s’empare d’une terre, par prescription acquisitive, parce que l’autre l’a laissée inculte et en état d’abandon. Il faut que le Mâ’ohi en retrouve la maîtrise après l’avoir, en toute sérénité, remise en valeur pour en jouir à sa guise et dans le respect de ses traditions ancestrales. C’est ce temps-là qu’il faut dévorer, dit encore Henri Hiro, pour que l’homme mâ’ohi maîtrise son temps : le temps de se retrouver à nouveau, se retrouver soi-même et retrouver les autres. Il faut retrouver le temps de s’asseoir par terre, pour - tâu’a parau - échanger des idées et réfléchir sur le sens de la vie, et en déduire les grandes orientations.

Les anciens, prenaient le temps, eux, de s’en rendre maître. Grâce à cette maîtrise, ils pouvaient jouir de ce temps à leur guise pour prendre en compte les valeurs du passé, du tau i ma’iri. Pour appréhender plus clairement le présent, teie tau nei, et bâtir un futur, te tau i mua nei, enrichi des valeurs ancestrales. L’important, c’est d’édifier une société nouvelle.

Il y a plusieurs façons, poursuit Henri Hiro, de dévorer le temps parasite, qui nous dévore de l’intérieur. À chacun de découvrir la manière qui lui est propre !

Le Polynésien vit l’instant présent, dit-on, avec une spontanéité que les Occidentaux qualifient d’insouciante. N’est-il pas en phase avec le fameux slogan de mai 68, « Nous, on spontane », qui, à Paris, résumait assez bien les aspirations de la génération métro-boulot-dodo, une génération qui criait son ras-le-bol d’une vie ordonnée, construite, cumulatrice, dans un continuum espace-temps anesthésiant et fade. Cette génération ne voulait-elle pas redécouvrir le plaisir de la spontanéité des événements qui surgissent, sans qu’ils s’inscrivent obligatoirement dans une vision lointaine, inaccessible, d’un soi-disant mieux-être matériel ? Cueillir la vie là où l’on est, i ’ô nei, et non la planifier en projets. S’insérer dans la vie par toutes les fibres de son être sans s’inquiéter du lendemain, ananahi, après avoir vécu son, inanahi, hier. Jouir pleinement du moment présent, i teie nei, avec une spontanéité insouciante : ’aita e pe’ape’a ! ; e aha ho’i te pe’ape’a ! est une conception naturelle chez le Polynésien.

Le carpe diem "Profiter de la vie !", Tu’u i te tavaha, n’est pas mort. Il existe au coeur de notre culture, comme il est sous-jacent, me semble-t-il, dans le coeur de tout Breton, Auvergnat ou Alsacien, n’est-ce pas ? Nous avons l’avantage de le vivre plus facilement au quotidien parce que nous croyons en sa valeur curative des maux de la vie.

Certains Occidentaux, par incompréhension et ignorance, donnent à ce carpe diem polynésien les couleurs de la paresse et de l’insouciance. Que non !... Nous voulons cueillir les bonnes choses avec nos sens, sans brouiller notre plaisir avec des constructions intellectuelles parasites. La civilisation occidentale aspire tellement à cette vision de la vie, que tous les efforts que nous ferons au XXIe siècle pour raccourcir le temps de travail - 35 heures bientôt ? - n’auront pour but que de retrouver ce délicieux moment, d’apprécier par les sens les doux moments du temps qui passe. Pourquoi s’étonner, ou alors dénigrer, une approche de la vie à laquelle tout homme devrait être attaché ? Car, tout homme, n’est-ce pas, a besoin de souffler, de prendre le temps de vivre, de se retrouver, de faire le point, pour repartir à son rythme...

Haere mâru ... haere pâpû... - Chi va piano, va sano... [proverbe italien : Qui va doucement, va sûrement]. La civilisation industrielle a dénigré cette approche en faisant de l’individualisme la clef du succès. L’Homme s’épanouit par son intelligence et par sa liberté. L’Homme s’exprime et se réalise dans son activité laborieuse, quel que soit le domaine où il exerce cette activité. Ne limitons donc pas au travail individualisé la source unique de bonheur et de dignité.

Il s’agit alors, pour le Polynésien, de vivre l’instant, là où il est : I teie nei.

Il est plongé dans le temps présent : présent de la vie à cueillir, présent des activités à entreprendre, présent des relations quotidiennes, chaleureuses et épanouies, dans sa civilisation orale...

Demain sera un autre jour... Ananahi e ha’apa’o atu ai i tô ananahi.

Aue ’A vaiiho atu na i tô ananahi nô ananahi ! Aujourd’hui suffit à aujourd’hui ! Demain à demain !... Aue ! Pourquoi donc, dès maintenant... dès aujourd’hui... se soucier déjà de demain ? Ce que l’on a vécu aujourd’hui, ce que nos Metua, nos Tupuna ont vécu hier.... ce qui existe autour de nous et qui appartient à notre aujourd’hui, existe, date d’hier... c’est notre passé... Ce passé fait partie de notre présent... et nous ouvre la voie vers demain, comme le ’ata ’ûmara, la tige de liane de patate douce qui nous a permis de consommer, aujourd’hui, la patate arrivée à maturité hier. Nous continuerons ainsi à en consommer aujourd’hui, puis demain, au fur et à mesure de sa maturité et des besoins de la famille.

Aujourd’hui - I teie mahana - est un effet immédiat d’hier - Inanahi nei. Il puise sa source dans la rivière souterraine et mystérieuse des temps anciens indéterminés... Mai te tau ’âu’i’ui mai âÉ ’e a tau a hiti noa atu... depuis la nuit des temps... de générations en générations successives, et d’époques en époques jusqu’à la fin du temps.

Aujourd’hui est très peu orienté vers demain, et encore moins responsable et constructeur de l’avenir, de demain.

Le souci se borne à l’immédiat, au quotidien, au I teie taime nei - I teie mahana nei ! (on remarquera l’emploi de taime - qui signifie "moment, laps de temps" - emprunté à l’anglais time). Le temps est moins une trajectoire tendue vers un projet d’avenir qu’une succession de moments présents, changeants, obéissant à l’impulsion du premier mouvement. Cela entraîne une certaine impatience nerveuse et une insouciance versatile, traduite par l’expression bien connue ’Aita e pe’ape’a ou E aha ho’i te pe’ape’a - Cela est sans importance, casse pas la tête, "cool" la vie diront aujourd’hui nos jeunes.

Écoutons aussi le pasteur Brun, qui servit, en son temps, à Ra’iatea : « Le temps n’a pas de prix pour les Polynésiens. Ils vivent dans le temps sans y songer, sans penser au passé ou à l’avenir ; c’est le moindre de leur souci. » Cette approche de la vie a modelé le caractère du Polynésien en particulier, et des Océaniens en général : ils marchent posément et sans se presser ; ils prennent le temps de vivre chaque chose, chaque moment, haere mâru, haere papû ! ; prenant le temps de vivre, pour que chaque pas, chaque phase de la vie soit bien assurée et appréciée pleinement.

C’est l’exemple du dieu Maui qui capture le soleil, Râ pour qu’il règle sa course sur le rythme de l’homme, afin que les populations puissent avoir le temps de cuire leur nourriture et de la manger pendant le jour, et d’avoir le temps de dormir pendant la nuit... et de vivre... le temps... à leur rythme...

La rencontre personnelle, la relation cordiale avec l’autre, en y prenant tout son temps, a été de tout temps - et il faut espérer encore pour toujours -, très importante chez le Polynésien... plus importante que les horaires et les calendriers des Papa’a.

Cette attitude de confiance à l’égard de l’autre, et de respect de la nature, entraîne un comportement modéré dans les activités "nourricières" de pêche, de chasse et de cueillette.

On n’y prend que ce qu’il faut pour "le jour" que "l’on vit", sans destruction intempestive, ni gaspillage : ’A ha’amanao... le mahana ananahi - Rappelle-toi que demain, cet autre jour, va suivre - a tau... a hiti noa atu, et à tout jamais ! La pratique du Râhui - périodes de prohibition ou de restriction d’exploitation ou de récolte portant sur des ressources terrestres ou marines - n’était-elle pas destinée à laisser à la nature le temps de se "ressourcer" ?

Les évolutions qui se profilent à l’horizon du troisième millénaire donneront certainement de plus en plus à l’homme occidental le goût de vivre, à son rythme, selon ses aspirations profondes. Peut-être alors, se souviendra-t-on, qu’un peuple, perdu là-bas, dans son immensité maritime - dans son moana urifâ-, le plus grand de ses marae -, a su garder au fond de sa conscience une approche originale et originelle du temps, d’un monde ancien qui croule, de plus en plus, sous les agressions extérieures et les contraintes de la vitesse et de la rentabilité.

Alors, ensemble, eux avec nous, nous apprendrions à retrouver le rythme de la vie, notre rythme à nous, en y prenant le temps... tout le temps nécessaire... car il y va de la survie du peu de ce qui nous reste de notre culture.

Cela me semble encore possible, même si René Virieux est plus que sceptique : « Il y a dans les mers du Sud une phénoménologie du temps vécu ; il y aurait de la nostalgie dans les choses, de la mélancolie dans les êtres. Avec le déclin de la culture, s’est perdue la maîtrise du temps, ou inversement, et la perte des techniques de restitution du temps et de la re-création du monde par l’évocation des mythes et des généalogies, a consommé la perte de la culture ».

Nous devons conjurer ce péril à tout prix ! Mais cela est une tout autre histoire ! Le temps nous impose à commencer notre repas ! N’est-ce pas ? Alors... pour l’instant, donnons-nous rendez-vous, à l’heure où s’ouvrira la tiare, au prochain solstice d’hiver, près du troisième cocotier, après la bananeraie de Papa Tau, sur sa terre Hititai, côté mer, au mois de Temâ, mois de novembre, lorsque les vieilles récoltes seront toutes parties et que les nouvelles croîtront à leur tour.

Serons-nous à l’heure à ce rendez-vous ? Notre tiare à l’oreille, et non la Seiko digitalisée au poignet ?

Maco TEVANE
Président de l’Académie
tahitienne, Te Fare Vâna’a.
discours prononcé le 6 /2/1998.

* in "Pehepehe i ta’u nunaa", Message poétique, Henri Hiro, Tupuna productions, pp. 23-27.