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La pérennité des langues polynésiennes contribue à la biodiversité

Les langues polynésiennes, parce qu’elles véhiculent encore les valeurs de la société traditionnelle, sont garantes d’un comportement de l’homme respectueux de la nature, de la diversité des plantes et des animaux. Elles sont extrêmement riches dans leur vocabulaire lié à la nature.

1. Présentation des langues polynésiennes :

Elles appartiennent à la famille des langues austronésiennes qui comporte entre 1000 et 1200 langues et représente à peu près un cinquième des langues de la planète.



20 % des langues du monde sont parlées par moins de 4.5 % de la population… C’est la deuxième famille comportant le plus de langues, après la famille Niger-Congo, en Afrique.
Taiwan est généralement considéré comme le berceau de cette famille. La branche formosane est donc considérée comme la branche originelle de la famille dans son ensemble. Les langues se seraient ensuite répandues par vagues successives à travers les îles du sud-est asiatique et du Pacifique, formant le groupe des langues océaniennes.

Le triangle polynésien

La Polynésie est généralement définie comme regroupant les îles inclues dans le triangle polynésien auxquelles s’ajoutent quelques enclaves plus à l’ouest ("Mélanésie, Micronésie").

On compte en Polynésie 23 langues polynésiennes dans le triangle, 15 dites enclaves, soit un total de 38 langues polynésiennes dont les plus parlées ou étudiées sont le tahitien, le maori de Nouvelle-Zélande, le samoan, le pascuan, le hawaiien, le tongien, le wallisien, le niuéen, le tuvaluan.

L’Institut de la statistique (ISPF) nous donne quelques chiffres en Polynésie française et dans le Pacifique sur les langues polynésiennes. La glottodiversité remarquable de la Polynésie française est en recul par rapport aux avancées du français et au maintien du tahitien, langue véhiculaire.

Langue parlée en famille

Ensemble des personnes de 15 ans et plus : 192 176
Français : 131 672
Langue polynésienne : 57 475
Tahitien - Reo maohi : 46 577
Paumotu : 2 881
Langue australe (rapa, tubuai, rimatara, raivavae, rurutu) : 2 524
Mangarévien : 424
Marquisien  : 5 069
Langue du pacifique  : 40
Fidjien : 19
Vanuatu  : 9
Tonga : 2

Connaissance d’une langue polynésienne

Ensemble : 192 176
Aucune : 26 178
Comprend seulement  : 8 931
Comprend et parle : 8 864
Comprend, parle, lit : 4 929
Comprend, parle, lit et écrit  : 143 274

Connaissance de la langue française

Ensemble : 192 176
Aucune : 3 927
Compris seulement : 1 946
Compris et parlé : 3 224
Compris, parlé et lu : 1 150
Compris, parlé, lu et écrit : 181 929

Source : Recensement de la population 2007 - ISPF - INSEE

Ministère de l’éducation, DEP

Ci-après, données collectées par l’Union Latine qui œuvre à la mise en valeur de l’héritage culturel de ses 37 pays membres auxquelles ont été ajoutées mes notes, indiquées d’un astérisque :

Les langues de Polynésie française
Classification : austronésienne, océanienne, polynésienne.

Le tahitien

- Noms alternatifs : reo tahiti, reo mä’ohi*
- Aire : Tahiti, Polynésie française, enclave en Nouvelle-calédonie.
- Nombre de locuteurs : 150 000
Note : Ce chiffre provient de questions posées lors des recensements et qui demanderait à être confirmé par des enquêtes linguistiques. Le recensement de 1996 en Nouvelle-Calédonie fait mention d’une population de 5 170 Tahitiens présents dans ce Territoire.
- Statut de la langue : véhiculaire dans les 5 archipels de Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie*
- Vitalité et transmission : Bonne transmission ; langue véhiculaire dans plusieurs îles de Polynésie, le tahitien n’est pas, à ce jour, considéré en danger.
- Institutions : Académie tahitienne
- Médias : Cassettes et disques de musique tahitienne - Radio
- Enseignement : Primaire, secondaire et enseignement supérieur.
- Précisions historiques :
1767 : Premiers contacts occidentaux (Wallis 1767)
1797 : Evangélisation par les missionnaires de la London Missionary Society
1815 : Christianisation des Polynésiens
1842 : Protectorat de la France
1880 : Annexion de Tahiti et dépendances
1946 : Fin de la période coloniale
1977, 84, 96 : Statut d’Autonomie de la Polynésie

- Précisions sociolinguistiques :
Le tahitien n’a pas statut de langue officielle malgré l’insistance du Gouvernement territorial pour l’obtenir. La loi statutaire de 1996 autorise néanmoins son utilisation dans les sphères autres que celles réservées au français. Le domaine du français concerne : l’administration et les documents administratifs, la justice, l’enseignement, la presse et la télévision.

Dans la pratique la situation n’est pas aussi tranchée et certains aménagements existent : les employés des services publics en contact avec le public sont bilingues, certains documents officiels sont rédigés en tahitien, la justice utilise des interprètes, la langue tahitienne est présente à la télévision (journal télévisé, publicité notamment). Le reo mä’ohi est enseigné et utilisé comme langue d’enseignement.

Le domaine privilégié du tahitien concerne : le culte et les activités religieuses (toutes confessions), les périodiques religieux bilingues, la vie politique et les débats à l’Assemblée territoriale, les activités culturelles, la vie quotidienne et sociale, la radio. Il existe une abondance de cassettes et disques de chansons tahitiennes.

Le pa’umotu

- Noms alternatifs : reo pa’umotu, (fr :) langue des Tuamotu, (anglais) Tuamotuan*.
- Aire : Archipel des Tuamotu, Polynésie française
- Dialectes et variantes : mihiroa (taravaia), vähitu, näpuka, fagatau (Tupiti-maoake), tapuhö’ë (t. tau-aro et t. tautua ; tama-kore), paratä (putaho), maragai (m. noa et m. kökeko ; reao).
- Nombre de locuteurs : 14 000
Environ 14 000 locuteurs dans l’archipel des Tuamotu auxquels s’ajoutent plusieurs milliers de personnes originaires des Tuamotu résidant à Tahiti.
- Vitalité et transmission : L’Unesco considère que le pa’umotu est une langue en danger.
- Médias : Présent à la radio
- Enseignement : A l’école primaire.
- Institutions : Le gouvernement de Polynésie s’est engagé (arrêté 1910 CM du 23 déc 2008, 2010) à promouvoir la création d’une Académie pa’umotu, "Karuru vanaga", à l’exemple de l’Académie tahitienne, financée par le Territoire.

Le mangarévien

- Noms alternatifs : takao magareva, reo ma’areva, (anglais)Mangarevan
- Aire : Archipel des Gambier (Mangareva), Polynésie française
- Nombre de locuteurs : 1 000
- Vitalité et transmission : L’Unesco considère que cette langue est « sérieusement en danger » (degré 3 sur une échelle de 5).
- Médias : Radio
- Enseignement : Primaire.

Le marquisien

- Aire : Archipel des Marquises et dans la communauté marquisienne de Tahiti
- Nombre de locuteurs : 16 000
La population est estimée à 8 000 personnes aux Marquises. A peu près autant de Marquisiens résident à Tahiti.
- Vitalité et transmission : Nous n’avons pas d’informations concernant la vitalité de cette langue.
- Enseignement : Primaire.
- Précisions sociolinguistiques : Du fait de leur isolement, de leur faible nombre et de l’envahissement des productions tahitiennes, les Marquisiens expriment fortement le besoin de défendre leur spécificité.
- Institutions : Le gouvernement de Polynésie s’est engagé (1998) à promouvoir la création d’une Académie marquisienne à l’exemple de l’Académie tahitienne, financée par le Territoire, dotée d’une large autonomie.

La langue des Australes

- Noms alternatifs : reo tuha’a pae, ’eo tuha’a pae*
- Aire : Dans l’archipel des Australes, Polynésie française.
- Dialectes et variantes : Chacune des cinq îles possèdent son propre parler : Ra’ivavae , Rapa , Rimatara , Rurutu et Tupua’i.
Note : certains auteurs considèrent que chacun de ces parlers sont des langues distinctes.
- Nombre de locuteurs : 7 200 répartis de la façon suivante :
Ra’ivavae : 1 500 ; Rapa : 600 ; Rimatara : 1 100 ; Rurutu : 2 500 ; Tupua’i : 1 500.
- Vitalité et transmission : La langue des Australes est considérée, globalement, en danger par l’Unesco. Le rapa serait la variante la plus en danger. Chaque variante est menacée par les influences grandissantes du tahitien et du français.

Les langues polynésiennes dans le triangle Polynésien

le fagauvea

- Noms alternatifs : fagauvea, West Uvean, hwen ûë
- Classification : austronésienne, océaniennes, pacifique central
- Aire : Nouvelle-Calédonie (Loyauté : nord et sud de l’île Ouvéa)
- Nombre de locuteurs : 1 500
- Statut de la langue : Pas de statut officiel
- Enseignement : Il n’existe aucune expérience d’enseignement.
- Précisions sociolinguistiques : Appartient à l’aire coutumière Iaai.

Le futunien

- Noms alternatifs : fakafutuna, East Futunan
- Classification : austronésienne, océanienne, polynésienne.
- Aire : île de Futuna, Nouvelle-Calédonie
- Nombre de locuteurs : 9 700
A Futuna : 4 700 ; en Nouvelle-Calédonie : environ 5 000 (recensement de 1996).
- Statut de la langue : Pas de statut officiel
- Vitalité et transmission : Nous n’avons pas de données sur la vitalité de cette langue
- Médias – supports audio – visuels
- Disques, cassettes, vidéos, cédéroms
- Médias : radio et télévision
RFO-radio présente un quart d’heure d’informations quotidiennes en futunien.
RFO-télévision présente 40 minutes d’information hebdomadaire (le « Talalogo »), …mais uniquement en wallisien.
- Enseignement : Maternelle, primaire et secondaire.
- Précisions sociolinguistiques : Tous les Futuniens parlent et utilisent quotidiennement leur langue. Ils n’utilisent le français que dans les contacts avec les personnes d’origine européenne, ou dans le cadre scolaire.

Sources
Délégation générale à la langue française et aux langues de France (Cl. MOYSE-FAURIE)

Le wallisien

- Noms alternatifs : faka’uvea, (anglais) East Uvean
- Classification : austronésienne, océanienne, polynésienne.
- Aire : Ouvéa, Nouvelle-Calédonie et Wallis.
- Nombre de locuteurs : 9700
Wallis : 9 500 ; Nouvelle-Calédonie (ouvéa) : environ 12 000 (recensement 1996).
- Statut de la langue : Pas de statut officiel
- Vitalité et transmission : Nous n’avons pas d’information concernant la vitalité de cette langue.
- Médias : RFO-télévision présente 40 minutes d’information hebdomadaire (le “ Talalogo ”) sur Wallis et Futuna, en wallisien.
Journaux : Il n’existe pas de quotidien, mais un hebdomadaire (Te Fenua fo’ou).
- Radio : Émissions radio. RFO-radio qui présente plusieurs courtes émissions quotidiennes d’informations en wallisien.
- Autres médias : Livres, disques, cassettes, vidéos, cédéroms.

2. Comment la langue permet-elle la préservation de la biodiversité ?

A) La langue et la culture :

La langue empirique est le résultat d’un procès de symbolisation à plusieurs niveaux.
La langue forme un système, une structure. Elle est une suite de petits bruits vocaux qui s’évanouissent sitôt émis, sitôt perçus, mais toute l’âme s’en exalte ; les générations les répètent et chaque fois le monde recommence.
Le langage est une de nos sources principales de connaissance sur la culture (ou sur le monde de la signification).
La zone du Pacifique peut être fière de sa diversité culturelle, et doit l’être aussi de sa biodiversité.

Ex : il existe selon le CIRAD 400 variétés de ha’ari, cocotier, selon Wilder environ 31 variétés d’arbre à pain ’uru :
’Ä’ata, ’äfara, ’äpuapua, ’äravei, atiati, härare, hävana, hühä pape, huero, maire, mä’ohi, märe’a, mata-te-’oa, pä’ea, pae-fe’e, paru ou päparu, pei, peti, piriati, pua’a, puero, puero ’öviri, rare, rare ’auti’a, tätara, vai paere, ’öte’a, pae tauati’a, rare aume’e, mau mae, tu’utou. (G.P. Wilder, 1927)

B) La langue et la biodiversité en Polynésie :

Chaque langue, chaque culture, met en oeuvre un appareil spécifique de symboles en lequel s’identifie chaque société. La Culture est un ensemble de représentations organisées par un code de relations et de valeurs : traditions, religion, lois, politique, éthique, art. C’est là que le rôle de la langue est crucial car c’est elle qui transmet tout un ensemble de symboles matériels et immatériels.

En Polynésie, comme dans de nombreuses sociétés traditionnelles, l’individu n’a d’identité qu’à travers le groupe. La transmission des savoirs par la langue autochtone est importante.
La langue est profuse dans la nomenclature des végétaux, des poissons et parfois même, selon la taille du poisson.

a) Les modèles de gestion, le rähui

Dans l’ancienne société, le chef disposait des moyens de production communautaires. Les produits de la pêche de la chasse, de la récolte, de la cueillette, des activités ordinaires ou sacrées, étaient soumis à des règles liées au respect de la hiérarchie, à l’observation des cycles et aux croyances. Toute activité devait avoir l’aval du conseil des sages et des chefs dans l’idée d’un meilleur partage d’une meilleure gestion des ressources (alimentaires et autres).

Pour marquer le rähui (l’interdit) sur un arbre ou groupe d’arbres, le chef faisait tresser une jeune feuille de cocotier (rehi en tahitien, takaikai en pa’umotu) autour du tronc. Des interdictions de récolte de tubercules et fruits permettaient de réserver de grandes quantités de nourriture pour organiser une fête du chef et de son clan ou pour emplir les silos afin d’éviter la disette de ces aliments de base. Des interdictions de pêche, de chasse ou de récolte saisonnière permettaient le renouvellement des espèces végétales ou animales.

Lexique révélant des concepts liés à la gestion des ressources :
ho’o : échanger (aujourd’hui : acheter, vendre)
’oho : 1ers fruits offerts aux dieux
rähui : interdit sur les produits de la terre et de la mer pendant une période déterminée par le chef.
tau ’auhune : pérode d’abondance
tau o’e : période de disette
tautai ’amui : pêche communautaire

b) Les savoirs et les savoirs-faire polynésiens

Les savoirs et savoirs-faire de la société traditionnelle inculquent tous un profond respect de la nature qui prodigue à l’homme tous ses bienfaits. Nombreux sont les exemples de savoirs qui sont favorables à la préservation de la biodiversité :

1) Anciens savoirs-faire

Dans une société de type traditionnel, on recourt aux plantes à de multiples fins : se nourrir, se défendre, se loger, se couvrir, se chauffer, cuire les aliments, mais aussi teindre les vêtements, se parer, produire des cosmétiques traditionnels, se divertir, se soigner…

La vannerie :

Pour le tressage, on plantait et on cultive : cocotier (ha’ari, Cocos nucifera), pandanus (fara, Pandanus tectorius), dragonnier (’ie’ie, Freycinetia impavida), bambou (’ofe, Schizosta-chyum glaucifolium), pürau (Hibiscus tiliaceus), citrouille…

La pêche :

Les pêcheurs observaient des rites afin de ne pas offenser les cours d’eau, la mer et les dieux. Ils s’assuraient ainsi que la nourriture serait toujours abondante et la pêche facilitée. Ils priaient avant la pêche, puis après la pêche, en remerciement, ils effectuaient une offrande au marae familial ou au marae des pêcheurs lorsqu’il s’agissait d’une grande pêche commune, tautai ’ämui.
Les pêcheurs utilisaient une pierre magique, puna i’a, en forme de thon, mahimahi,… pour demander aux dieux une pêche abondante de telle ou telle espèce de poisson.

Les diverses sortes de pêche

tautai taora ’öfa’i, t. rau-ni’au : La pêche aux cailloux, avec les feuilles de cocotier
’irevae, hopai (en marquisien : ’öfi’o) : à l’épuisette,
pätia : au harpon,
mätau pärau : au leurre à bonite,
’upe’a : au filet,
hï : à la ligne,
märei : au nœud coulant (pour les squilles, varo),
pöreho : avec un piège à poulpe,
tata papa’a : avec balance à crabes,
häpe’e : avec nasse en anuhe ou bambou (),
ha’apua, hïna’i, tävai : avec vivier, épuisette, piège à crustacés ou poissons,
rama : avec flambeaux sur le récif.

A Huahine, aux Iles sous le vent, les anciens avaient noté qu’à la nouvelle lune, quand les vents étaient Est - Maoa’e ou Nord -To’erau, et aux jours de grandes marées, l’eau de mer venait se mêler à l’eau adoucie par les cours d’eau du lac Fa’una rahi. Le poisson, attiré, venait ainsi se livrer de lui-même dans les pêcheries – ha’apua. Selon Vernier, elles furent entretenues et jalousement gardées jusqu’en 1880 par les familles qui y puisaient au fur et à mesure de leurs besoins.
Huahine, te tahi mau ’ä’ai, NMT, SCP, 2003

A Nï’au, aux Tuamotu, quand quelqu’un repérait et attrapait une tortue venue pondre, les anciens chantaient et frappaient des mains, des pieds, en dansant car ils se réjouissaient. Elle était cuite au four polynésien et partagée. Aujourd’hui, elle a tant été pêchée que sa pêche est interdite (Service de la pêche et Direction de l’environnement). Selon la tradition orale, les baleines et les tortues s’échouent en offrande aux Polynésiens (Tuamotu, Nouvelle-zélande, …). A Huahine, lors de la pêche aux tortues, la carapace (päraha) doit être coulée dans un haut-fond connu des pêcheurs.

Selon la coutume aux Tuamotu, la nourriture sous forme végétale ou animale est dotée d’un esprit que l’on peut dérober et transporter d’une île à une autre par des gestes et des prières secrètes. S’il s’agit d’un poisson, il est saisi vivant, puis séché et sert de puna i’a (source à poisson) dans la nouvelle île. Si les prières sont faites correctement, l’espèce se déplace alors de l’ancienne île vers la nouvelle. La 1e fraie, appelée ara-metua (chemin des parents) est capturée dans des filets de feuilles de cocotier et enterrée vivante dans de grands ‘ö’ini (paniers de feuilles de cocotier tressées) sous le sable, en offrande aux dieux. La seconde fraie peut être consommée, mais on ne doit pêcher que ce qui est nécessaire. Le chef porte les morceaux de la 2e prise sur le marae (tortue, phoque, poisson, de jeunes cocos (rehi), une branche de corail du lieu de pêche, un entoplastron de tortue...), les offre aux dieux et ancêtres, prend la tête et la mange avec les anciens (paku) dans la cour du marae ; le pêcheur distribue ensuite le reste qui est consommé par la population derrière la cour, sur des feuilles de gatae (Pisonia).
La cérémonie du Tïpara fut perpétuée aux Tuamotu même après l’arrivée du christiannisme à Napuka en 1878, par exemple en 1930 à Vahitahi.
Lorsque les anciens constatent par exemple que les cocotiers ne produisent plus, ou qu’un poisson se fait rare, ils en déduisent qu’on a taki un coco ou un poisson de leur île. « Ua takihia te hotu » (la reproduction a été dérobée). Les ruahine (vieilles femmes) doivent alors tenter de défaire le taki.
Ils ne jetaient pas les restes n’importe où. Certains gestes, encore connus, se perpétuent. Par exemple, les coquilles de bénitier pahua et de burgau mä’oa doivent être rejetées à la mer. Le requin ma’o est dépecé loin du lieu de pêche. La colonne vertébrale et les entrailles sont jetées sur la plage pour ne pas souiller le lieu de pêche et les abords de la plage.
Sur une île haute, la partie haute de la rivière ne devait pas être souillée, ni par les hommes ni par les animaux domestiques. Les espèces et la proprété de l’eau étaient ainsi préservées.
Par respect des anciennes coutumes, certains Polynésiens prennent garde de ne pas jeter les cheveux, les restes de fleurs ou de fruits aux ordures parce qu’ils seront incinérées (ou utilisés pour la sorcellerie) et préfèrent les enterrer.

La navigation traditionnelle :

Le choix du bois pour les constructions de pirogues et navires se faisait avec l’accord du chef du clan. Il n’était pas question d’abattre un arbre surtout si c’était un fruitier ou un arbre à essence noble sans avoir consulté le conseil ou le chef.
La pirogue a servi, entre autres, à l’échange de peuples (évolution des caractéristiques physiques, des religions, rites, us et coutumes, techniques, art…), d’espèces végétales, animales.

La médecine traditionnelle :

Le recours à la médecine traditionnelle mä’ohi suppose l’adhésion de celui qui la sollicite aux idées, valeurs et croyances culturelles polynésiennes.
Le Médecin botaniste et naturaliste de l’Étoile, lors du passage de Bougainville à Tahiti en 1768, vantait les arbres fruitiers judicieusement espacés [...], les plantes connues[...] des Tahitiens.
Il fallait planter et cultiver certaines espèces végétales. Cependant, lorsque les réponses ne correspondent plus aux problèmes posés, les schémas de l’ancienne culture peuvent totalement disparaître. Malgré le changement de mode de vie et de l’écologie (café, cocotiers à la place des pandanus et arbres de fer), certaines valeurs anciennes sont toujours vivantes.

tahu’a : spécialiste
tahu’a rä’au : tradipraticien
tahu’a taurumi : masseur
rä’au : arbre, plante ; 2. Bois, morceau de bois (syn. : vahie) ; 3. Médicament.
rä’au fa’ano’ano’a : aromate, encens.
rä’au Tahiti : médicament traditionnel. Le nom du médicament décrit l’effet qu’il produit ou cite la maladie qu’il soigne.
rä’au fa’aitoito : tonique, stimulant, fortifiant ;
rä’au fa’ahe’e : purgatif ;
rä’au fa’a’ote : cataplasme absorbant ;
rä’au fa’ata’ero : drogue ;
rä’au fa’ata’oto, r. fa’aturuhë : Somnifère … ;
rä’au pätia nohu : remède contre la piqûre de poisson-pierre ;
rä’au ö : remède contre les hémorroïdes.
rä’au ma’i täpiri : remède contre une une maladie d’origine maléfique qui vient se greffer sur une maladie d’origine naturelle.
räpa’au : soigner

L’horticulture :

Les Polynésiens, comme toute société traditionnelle, suivent les saisons pour couper, tailler et planter. A Tahiti, il est préférable de couper ou tailler les arbres et plantes en juin, juillet, août. Il est recommandé de planter des ignames en octobre, novembre, et, après leur récolte, de planter des patates douces.

2) Anciens savoirs

Les symboles, les valeurs, les croyances sont transmis par la tradition orale : la langue, les chants, les légendes, les récits, les discours, les généalogies…Ils enseignent depuis des temps immémoriaux la valeur de la biodiversité polynésienne.

Le règne végétal

La genèse raconte comment de nombreuses plantes sont issues du 1er corps humain.

Illustration du mythe de la naissance des plantes, NMT, 2005
(inspiré du texte de Teuira Henry, Tahiti aux temps anciens)

Selon la légende mangarévienne de Moa et Miru, la reine Mokorea transforma les fruits et plantes que Miru eut goûté en leur donnant un goût sucré. (BSEO n° 43)
Selon la légende du cocotier (de Papeari, à Tahiti), la tête de l’anguille oubliée sur la berge fut emportée par la mer, ainsi le cocotier se répandit dans toutes les îles de Polynésie. (Papeari, NMT, 1998)

Le règne animal

Les insectes, les oiseaux, les tortues, les requins, les baleines sont parfois des esprits protecteurs des hommes ou les messagers de dieux.
Certains oiseaux étaient déplumés et relâchés quand on prélevait peu de leurs plumes. Ceux qui n’auraient pas survécu au déplumage étaient mangés.
De nombreux pêcheurs connaissent encore aujourd’hui le nom de la multitude d’espèces qu’ils se transmettent avec les méthodes de fabrication d’outils et de pêche, souvent de père en fils ou de mère en fille :

- Tableau de quelques poissons dans les diverses langues de Polynésie française
(Source : Service de la pêche)

Anthroponymes, toponymes
Très nombreux, ils font état de la connaissance des espèces animales et végétales liées aus valeurs de la société traditionnelle. Cf ci-dessous, les noms de terre à Mai’ao citent de nombreuses espèces animales et végétales.

Noms de terre à Mai’ao et Traduction

Mä’a-te-vini : Perruche comestible
Tämara : Palmier
Mararo : Grand arbre de montagne
’Ävae-tupa : Pied de crabe de terre
Pü-fara-rava’ai : Forêt du pandanus de pêche
Te-moa-ufa : La poule
Te-ate-fai : Le foie de raie
Ate-’ü’ü : Foie de pigeon
Tai-tou : Bord de mer de Cordia subcordata (J.B. Lamarck)
Te-farero : Le corail branchu Acropora pulchra
Fare-ramu  : Maison des moustiques
Te-hutu : Le Barringtonia asiatica (W.S. Kurz)

Conclusion

Les langues polynésiennes, au contact des autres langues et cultures, sont aussi fragiles et pour certaines menacées, que certaines espèces animales ou végétales endémiques de nos îles. En Polynésie, comme ailleurs dans le monde, l’homme qui veut évoluer dans le monde moderne tout en préservant l’écosystème, et la biodiversité commencera donc par préserver les langues et cultures autochtones.