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Pierres dressées et tiki de Polynésie



Pierres dressées et tiki de Polynésie orientale
Tamara Maric (1) et Henri Marchesi (2)

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Résumé :

La thématique des pierres dressées n’a jamais été un sujet de recherche en Polynésie orientale. C’est pourtant un thème relativement bien documenté. En effet, les monolithes dressés sont constitutifs de nombreux sites sacrés des anciennes sociétés polynésiennes et à ce titre, ont été fréquemment décrits par des archéologues, des ethnologues et des voyageurs. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et pour certaines îles jusqu’à la fin du XIXe siècle, les Polynésiens ont vécu hors de l’influence européenne, en perpétuant leurs traditions, leurs pratiques religieuses et sociales.
Malgré la catastrophe épidémiologique qu’engendra l’ouverture de l’Océanie aux Européens et la conversion des survivants au christianisme, la mémoire de nombreuses pratiques et croyances s’est perpétuée jusqu’à nos jours. La particularité et l’intérêt de l’archéologie polynésienne résident dans le fait que ces sources ethnohistoriques permettent d’effectuer une bonne corrélation entre les structures archéologiques et leur fait social, religieux ou politique. Le regard croisé des sciences humaines et de la tradition permet donc de comprendre les significations religieuses et sociales des pierres dressés de Polynésie. Cet article propose une typologie de ces monolithes, basée à la fois sur leurs formes et leurs fonctions.
Ces pierres sont relevées principalement sur des lieux sacrés, religieux et communautaires à la fois. Pierres naturelles, gravées ou sculptées, elles peuvent avoir des sens très différents bien que de même apparence selon la fonction occupée en un même lieu : représentation des ancêtres ou des dieux, pierres d’appui dans la cour d’un marae (temple à ciel ouvert) qui désignaient la place tenue par les officiants durant les cérémonies et étaient par exemple associées à un titre de lignage.
A l’inverse, une même idée peut être figurée de diverses façons selon les archipels en fonction de traditions locales. Les ancêtres peuvent être représentés par une pierre dressée aux Îles de la Société, par des dalles coralliennes anthropomorphes aux Tuamotu, par un tiki aux Marquises et par un moai sur l’Île de Pâques. On trouve aussi la pratique de dresser une pierre à l’emplacement d’une inhumation et également sur des limites territoriales de chefferies ou comme bornage de terres.
Ainsi, les pierres dressées de Polynésie orientale illustrent les croyances et les pratiques de ces sociétés. Elles présentent des morphologies très variées selon les îles et les archipels bien qu’elles aient globalement les mêmes significations partout. Ces variations témoignent de différentiations culturelles dans la façon dont les religions et les systèmes sociopolitiques ont évolué localement durant le millénaire qui a suivi le premier peuplement de ces îles, bien que le fond culturel commun polynésien soit toujours partagé par l’ensemble des groupes humains.

Cette communication a été présentée lors du 3e Colloque International sur la statuaire mégalithique « Pierres levées du Néolithique à l’âge du Fer », à Saint-Pons de Thomières, du 13 au 16 septembre 2012.

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Les pierres dressées et les tiki (3) de Polynésie semblaient en effet pouvoir constituer un bon exemple de l’usage de monolithes dans une société qui, au moins du point de vue du développement technique de l’outillage, peut être comparée aux cultures néolithiques européennes, et offrir ainsi des exemples d’interprétation. C’était également l’occasion de faire connaître la richesse du patrimoine Polynésien, très méconnu en Europe.

1. Le cadre géographique et humain

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La Polynésie est un ensemble d’îles et d’archipels qui s’étend dans l’Est et le Sud de l’océan Pacifique. Elle forme un triangle limité au nord par les îles Hawaii (Etats-Unis), à l’ouest par la Nouvelle-Zélande et à l’est par Rapa Nui ou Île de Pâques (Chili).
Les îles sont toutes d’origine volcanique. Les îles hautes sont montagneuses et constituées de roches volcaniques. Sur les îles basses, ou atolls, ne subsiste que le récif corallien après la disparition par enfoncement de l’île haute.
On distingue, d’un point de vue à la fois géographique, chronologique et culturel une Polynésie occidentale, la plus anciennement peuplée (archipels des Samoa, Tonga, Fidji…), et une Polynésie orientale (archipels des Marquises, des Tuamotu, de la Société, des Australes, Rapa Nui …).
Le peuplement humain de la Polynésie orientale n’est pas antérieur à environ 700 ou 800 ap. J.-C. (Kirch et al. 2010) Il a été accompli par les ancêtres des Polynésiens actuels qui maîtrisaient parfaitement la navigation hauturière. Ils constituaient alors un groupe humain homogène du point de vue ethnique, linguistique et culturel qui s’est constitué dans les archipels de Polynésie occidentale, avant leur migration vers l’est. A partir de ce fonds commun ancestral, l’évolution historique des sociétés insulaires et leur isolement sur des archipels parfois très éloignés les uns des autres, favorisèrent une diversification qui cependant ne fit jamais totalement disparaître le fonds commun.

Les sociétés polynésiennes sont des sociétés à ramages(4), organisées en chefferies plus ou moins complexes selon les archipels (Oliver 1989).

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La place de chaque lignée dans la généalogie de l’ancêtre fondateur du lignage selon le principe de primogéniture définit les droits de celle-ci dans tous les domaines de la vie : accès au pouvoir politique et religieux, droits sur les terres, etc. Cette organisation sociale s’appuie sur le culte des ancêtres replacés dans les généalogies qui étaient précieusement conservées et transmises oralement.

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La religion ancestrale polynésienne était polythéiste. Elle comprenait une multitude de dieux reflétant la hiérarchie des hommes, les dieux « supérieurs » (Tu, Tane, Rongo, Tangaroa, Atea, ‘Oro…), et de nombreux dieux incarnant les forces naturelles, les espèces vivantes, animales et végétales, et les minéraux (Henry 2000). Certains ancêtres des lignées étaient déifiés et avaient droit à des cultes au même titre que les autres dieux.
Outre la notion de sacré (ra’a ou raka, tapu), deux notions sont fondamentales dans la religion ancienne : celle de mana, que l’on pourrait traduire par pouvoir spirituel, et celle de tapu (qui regroupe autant le caractère sacré que ce qui doit être mis à l’écart, car sacré). Le chef, dépositaire du mana des dieux, est celui qui intercède auprès d’eux pour assurer la survie du groupe. Ainsi, pouvoir politique et religieux sont inséparables. Dans l’ancienne société tahitienne par exemple, le premier-né d’une famille de chefs (ari’i) recevait le pouvoir sacré politique et le cadet était destiné aux fonctions de prêtrise. Notons par ailleurs que cette émanation de sacralité pouvait être attribuée à toute chose, vivante ou inerte. Ainsi, les pierres dressées sont réputées en être le réceptacle.
L’univers était composé du monde des mortels (Ao) et de celui des esprits (), d’où la nécessité d’établir un lien entre ces deux mondes pour s’attirer le soutien des dieux ou s’en protéger. Ce sont les monuments religieux et les cultes qui s’y déroulaient qui constituaient les lieux privilégiés de communication entre ces deux mondes.

2. Les pierres dressées

Les sources ethnohistoriques permettent de disposer d’une connaissance assez précise des diverses fonctions qu’occupaient les pierres dressées dans la société polynésienne. Ces monolithes sont donc ici abordés sous un angle fonctionnel, plutôt que d’en faire une typologie à partir de leurs formes. Les pierres dressées sont présentes sur des sites de fonctions très diverses. Quatre principaux domaines fonctionnels apparaissent dans les sources écrites et à partir des observations de terrain. On trouve d’abord et principalement des pierres dressées sur des sites proprement religieux mais des pierres se dressent aussi dans des espaces funéraires, sur des structures d’habitat et sur des limites territoriales. Nous présentons quelques exemples provenant de divers archipels afin d’illustrer cette variabilité et les diverses significations. Leur point commun est le caractère sacré qui s’y attache, et cela quel que soit le domaine concerné.

2.1. Pierres dressées et monuments religieux

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Le monument religieux est avant tout un espace sacré régi par un certain nombre de règles et d’interdits (tapu). Il s’inscrit dans un paysage où tous les éléments naturels remarquables avaient du sens (montagne, rocher, pointe, arbres…). Son architecture et sa dénomination varient d’un archipel à l’autre : on parle de marae aux Îles de la Société, aux Tuamotu, aux Australes, aux îles Cook et aux Gambier, de tuahu en Nouvelle-Zélande, me’ae et ahu aux Marquises, ahu à Rapa Nui, et heiau à Hawaii.
La diversification architecturale des monuments s’est probablement effectuée à partir du fonds ancestral commun entre 1000 et 1500 ap. J.-C., soit sur environ 500 ans. Les trois éléments essentiels sont constitués par un espace sacré et dégagé où se déroulent les cérémonies, une plateforme (ahu) qui est le lieu le plus sacré et peut être comparée à une sorte d’autel, et des pierres dressées. Ces éléments peuvent se rencontrer ensemble ou bien séparément.

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Aux Îles de la Société par exemple, les marae comportent une cour, enclose ou non d’un muret, qui peut être pavée ou non, toujours d’un ahu et le plus souvent de pierres dressées implantées, pour certaines devant le ahu et pour d’autres dans la cour (Emory, 1933). Nous verrons plus loin ce qui différencie ces pierres. Chaque pierre a un nom générique qui laisse présager de sa fonction et parfois un « nom propre » qui la désigne en tant qu’entité.

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Sur l’île de Ra’ivavae (archipel des Australes), on retrouve les mêmes éléments constitutifs mais ces derniers ne sont pas répartis de la même façon sur le terrain : la cour est enclose par de grandes dalles dressées, souvent au pied d’un léger relief sur lequel, perpendiculairement à celle-ci, s’étagent plusieurs terrasses qui mènent au ahu (Edwards, 2003).

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A Rapa Nui (Île de Pâques) on retrouve la même configuration générale avec un espace dégagé devant la plateforme du ahu qui porte les moai, effigies gigantesques des ancêtres.

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Ces monuments sont toujours liés à un lignage ou à un groupe spécialisé et à son chef. Certains appartiennent à de grandes chefferies qui rassemblent des entités politiques de moindre importance. D’autres, généralement plus modestes, appartiennent à une unité familiale élémentaire. Ainsi, ils n’ont pas tous la même monumentalité, ni le même prestige.

Ces structures lithiques ont d’abord une fonction religieuse mais certains marae servent aussi à affirmer le titre et le rang du chef dont ils dépendent, tandis que d’autres servent à des cultes communautaires ou domestiques. Ils ont aussi une fonction territoriale : étant en relation avec la généalogie des lignées, aînées ou cadettes, à laquelle ils appartiennent, ils affirment les droits du groupe, ou d’un individu lorsque celui-ci est au sommet de l’échelle sociale (les ari’i), sur des terres et sur l’exploitation de leur ressources cultivées et naturelles (pêche, matières premières, etc.).