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Taurumi : l’art d’aimer (Hiro’a n° 58 - Juillet 2012)



Taurumi : l’art d’aimer
Rencontre avec Natea Montillier, du Service de la Culture et du Patrimoine et Xavier Taharia, masseur traditionnel.

Le taurumi, que l’on traduit par massage, est à la fois une pratique thérapeutique et spirituelle. Hérité de la tradition polynésienne, cet art aux multiples vertus à toujours sa place dans la société d’aujourd’hui.
En Polynésie, sans être un ta’ata taurumi - spécialiste du massage traditionnel - tout le monde a quelqu’un dans sa famille, ses amis, son entourage, qui masse… C’est une pratique courante, naturelle. On apprend les gestes et techniques simplement en regardant ses aïeux, on les répète, on les aiguise, jusqu’à en acquérir l’expertise. Les mères et les grands-mères massent les nouveau-nés, presque d’instinct. Avec de l’huile de mono’i, elles étirent et délassent les petites jambes, les petits bras, libérant ainsi les tensions de ce corps tout neuf. Jadis, elles élargissaient le front et pressaient le nez car les critères de beauté étaient un front large et un nez écrasé. Pratiqué essentiellement dans le cadre familial, le taurumi est aussi parfois présent dans les salons artisanaux. S’il ne fait pas l’objet d’un véritable commerce, certaines personnes sont réputées pour être particulièrement douées et sont consultées à la manière d’un professionnel de la santé, dans un but surtout préventif. « C’est ainsi que les praticiens traditionnels peuvent être très diversifiés dans leurs compétences souvent transmises, parfois enseignées, parfois révélées lors d’un accident ou d’une maladie de soi ou d’un proche », écrit Simone Grand dans son ouvrage sur les soins polynésiens*.

Dans un tout autre registre, les Spa et instituts locaux jouent la carte de la tradition en proposant des pratiques inspirés des rituels traditionnels. Mais on ne peut en aucun cas les comparer, étant le plus souvent exécutés sans véritable référence culturelle.

Dans « taurumi », on reconnaît les morphèmes « tau » (poser) et « rumi » (lisser, masser, en profondeur), mais le terme exprime aussi l’ouverture et la disponibilité envers l’autre, l’amour et la bienveillance à son égard. Le taurumi peut être considéré comme un exercice thérapeutique qui prévient ou traite les douleurs physiques et spirituelles, en se focalisant sur les lignes d’énergie qui traversent le corps afin d’expulser les nœuds qui les entravent. On masse avec les mains, les coudes, mais aussi les pieds et parfois en montant assis ou debout sur la personne. Le masseur peut avoir au contact de la personne un ressenti qui lui indique où insister. Certains masseurs expulsent les mauvaises énergies d’un geste de la main en arrivant aux extrémités, soit des mains, des pieds ou de la tête. Il se déchargera ensuite de toutes impuretés en se lavant les mains ou en prenant un bain de mer. Il est préférable que le silence soit respecté pour que le massage soit plus efficace. Le patient peut toutefois s’exprimer pour manifester sa douleur ou son plaisir, de façon réservée. Certains masseurs accompagnent leurs soins de prières ou de paroles apaisantes, les autres les pensent selon le cas.

- Les plantes comme guides
Indissociable du massage polynésien, la pharmacopée traditionnelle requiert elle aussi des connaissances issues de la tradition et de l’histoire. Associées au taurumi, les substances actives des plantes sont nombreuses et savamment exploitées à travers le mono’i. A chaque maux ses remèdes et à chaque spécialiste ses recettes ! Il existe tout de même quelques généralités : le tiare est apprécié pour ses vertus calmantes, le tamanu pour apaiser les brûlures, le pürau (fleur d’hibiscus) pour accélérer le renouvellement cellulaire, le ahi (santal) pour tous les problèmes de peau, etc. Certaines espèces sont censées agir aussi directement sur le mental, en libérant des émotions. A ce jour, les bienfaits de certains actes dont le taurumi et des remèdes traditionnels (rä’au tahiti) sont avérés, et le pays cherche à créer du lien entre les soins traditionnels et les soins médicaux, les associer plutôt que les opposer, notamment en accordant un statut reconnu aux tradipraticiens***.

- Xavier Taharia, masseur
Installé dans un fare artisanal de la mairie de Faa’a depuis une dizaine d’années, Xavier Taharia, 64 ans, masse depuis plus de 30 ans. « C’est mon grand-père qui m’a tout appris », explique-t-il. Originaire de Rimatara, aux Australes, il a commencé à exercer là-bas avant de venir s’installer à Tahiti. Le massage, il le considère comme son métier puisque ses actes sont payants. Xavier reçoit en moyenne une dizaine de clients par jour, qui viennent essentiellement pour se remettre d’un effort, d’une douleur ou tout simplement se détendre. « Je reçois beaucoup de gens qui travaillent dans les bureaux, à la clim : le froid et le manque d’activité physique contractent les muscles sans que l’on s’en rende compte ! » Avec les connaissances transmises par son grand-père, une pratique soutenue et un véritable feeling qu’il doit à son écoute de l’autre, Xavier connaît parfaitement les nerfs et les muscles, ce qui les entrave et comment les soulager en mettant l’accent sur les techniques de pression exercées avec les paumes et avec les pouces. Le mono’i tiare tahiti est son meilleur allié, de par ses vertus apaisantes.
Vous pouvez rencontrer Xavier au fare artisanal de Faa’a. Tel. : 81 38 82.

- Pour aller plus loin :
- Simone Grand, Tahu’a, tohunga, kahuna. Le monde polynésien des soins traditionnels. Editions au Vent des Îles.
- Paul Pétard, Plantes utiles de Polynésie et Ra’au Tahiti. Editions Haere po no Tahiti.

* Simone Grand, Tahu’a, tohunga, kahuna. Le monde polynésien des soins traditionnels. Editions au Vent des Îles.
** Dictionnaire de la langue tahitienne, SEO, 2009.
*** Tradipraticien : qui exerce une pratique médicale « non conventionnelle » mais qui repose sur des approches traditionnelles.

- Taurumi : l’art d’aimer (à télécharger)

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