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Où sont les anguilles du lac vaihiria ? (Hiro’a n° 56 - Mai 2012)

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Parfois, les trésors n’ont pas toujours les apparences qu’on aimerait leur prêter et peuvent même prendre les contours... d’une anguille. A certains endroits, l’avenir de cet animal qui a une grande valeur symbolique en Polynésie semble préoccupant.

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Rencontre avec Timiri Hopuu, du bureau ethnologie du Service de la Culture et du Patrimoine et Pierre Sasal, biologiste chargé de recherches au CRIOBE.

Où sont les anguilles du lac Vaihiria ?

Parfois, les trésors n’ont pas toujours les apparences qu’on aimerait leur prêter et peuvent même prendre les contours... d’une anguille. A certains endroits, l’avenir de cet animal qui a une grande valeur symbolique en Polynésie semble préoccupant.

Connaissez-vous la légende du cocotier*, connue également comme celle de l’anguille du lac Vaihiria ? Hina, fille du soleil et de la lune, fut promise en mariage au roi du lac Vaihiria, Fa’arava’ai-anu, qui était une énorme et repoussante anguille. Lorsque Hina le découvrit, elle s’enfuit et se mit sous la protection du Dieu Maui. Du haut de la falaise de Vairao, le Dieu Maui jeta son hameçon et s’écria : « De mon fief aucun roi ne peut s’échapper, il deviendra nourriture pour mes dieux ». L’anguille avala l’hameçon, elle fut tuée et décapitée. Maui l’enveloppant dans un morceau de tapa recommanda à Hina : « Ne pose surtout pas ce paquet à terre avant d’être arrivée chez toi, et plante-le au centre de l’enclos de ton marae. Cette tête d’anguille contient de grands trésors. Tu en tireras de quoi construire ta maison, de quoi boire et de quoi manger. » En chemin, Hina s’arrêta près de la rivière Paui, à Mataiea, pour se désaltérer, elle déposa sans y penser son paquet sur le sol puis décida de prendre un bain. C’est alors que le tapa se détacha et la tête de l’anguille, fixée sur le sol, se couvrit de jeunes pousses. Une plante apparut et se mit à grandir, elle devint un arbre étrange, ressemblant à une immense anguille dressée, la tête vers le soleil : le premier cocotier (tumu ha’ari) venait de naître. Alors Hina comprit qu’elle ne pouvait plus rentrer chez elle, qu’elle devait surveiller la croissance de cette nouvelle richesse. Les jours passèrent. Une grande sécheresse survint et seul le cocotier résista, tel une preuve d’amour de Fa’arava’ai-anu à Hina : « je serai toujours là pour t’aider toi et ton peuple. De mon corps et de ma tête, tu pourras te nourrir, te soigner, te vêtir et t’abriter. » Regardez bien la noix de coco : trois taches sombres apparaissent toujours, dessinant les yeux et la bouche de l’anguille.

Le sort des anguilles

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Barrage avant le lac vert © SCP 2012

Les anguilles à oreilles, puhi taria, ont dès lors toujours fait partie de l’histoire du lac Vaihiria. On pensait qu’elles y vivaient paisiblement jusqu’à ce qu’une équipe de scientifiques du CRIOBE entreprenne récemment une opération de marquages des anguilles, pour connaître leurs trajets et leurs sites de ponte (que l’on ignore toujours). Pour ce faire, le centre de recherches de Moorea se rapproche du Service de la Culture et du Patrimoine, le lac Vaihiria étant un espace protégé classé. « Nous sommes allés poser des pièges en février 2012, raconte Timiri Hopuu, du bureau ethnologie du service de la Culture et du Patrimoine. Mais lors des relevés, nous n’avons trouvé aucune anguille. Nous en avons déduit que les aménagements hydroélectriques sur la rivière avaient modifié la libre circulation des espèces, de telle façon que les anguilles ne pourraient plus remonter de la rivière Mataiea jusqu’au lac. La légende est en péril ! », s’inquiète-t-elle. Car les anguilles, outre leur caractère légendaire et sacré, ont un rôle majeur dans l’écosystème : elles nettoient notamment les rivières et les sources des organismes morts. Aujourd’hui, des études sur le comportement des anguilles vont être réalisées par le CRIOBE, en collaboration avec le Service de la Culture et du Patrimoine, le Ministère de l’Environnement et l’entreprise Marama Nui, afin de prendre des mesures de protection adéquates, comme par exemple l’aménagement des espaces de circulation pour ces poissons emblématiques du patrimoine polynésien. A suivre donc !

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Le lac vert © SCP 2012

* Source : Teuira Henry, « Tahiti aux temps anciens »

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