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Comment Anaa a redécouvert son passé... (Hiro’a n° 55 - Avril 2012)



Rencontre avec Frédéric Torrente, docteur en ethnologie.

- Comment Anaa a redécouvert son passé…

Il existe des aventures humaines d’une rare intensité, tellement déterminantes qu’elles peuvent faire basculer le destin. La rencontre entre Frédéric Torrente et les habitants de Anaa est de celles-là, grâce à la redécouverte de ce chercheur en ethnologie d’un manuscrit ignoré, renfermant les secrets du passé de cet atoll des Tuamotu.

Ça ressemble à un conte et pourtant, cette histoire est bien réelle. En 2005, Frédéric Torrente est doctorant à l’Université de Polynésie, il mène une étude sur l’ethnohistoire* de l’atoll de Anaa, dont on ne connaît pas grand chose. Dans le cadre de ses recherches, Frédéric fait une découverte majeure : un manuscrit écrit par un sage pa’umotu, Paea-a-Avehe, constitué de milliers de pages en dialecte de Anaa (putahi ou parata), qui fut recopié par le linguiste Franck Stimson, auteur du fameux dictionnaire pa’umotu dans les années 1930. « Ce corpus de textes, à quelques exceptions près, restait inédit, affirme le chercheur. Il dormait dans les archives du Bishop Museum de Hawaii et du Peabody Museum de Salem, aux Etats-Unis. » C’est alors que commence pour Frédéric plus de 6 années de travail aux côtés de la population de Anaa, afin de reconstituer l’ethnohistoire de l’île aux temps anciens.

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Portrait de Paea a Avehe © Bishop Museum n° 103, Tuamotuan Religion de Frank Stimson, 1933, plate II.

Paea-a-Avehe, qui est-tu ?

Paea-a-Avehe est né à Anaa en 1889, descendant d’une longue lignée de chefs. Il était un vanaga, un sage détenant de nombreux savoirs sur les traditions anciennes de l’atoll. Paea tenait ses connaissances très poussées de son oncle Tiapu-a-parepare, un des derniers tahuga (tahu’a, prêtre) des Tuamotu. Par la suite, Paea consigna par écrit dans la langue natale l’ensemble de ses connaissances anciennes.

Où se trouvaient ces écrits ?

Les carnets de Paea se trouvaient dans la masse monumentale de matériaux ethnographiques sur les Tuamotu recueillis, à partir de 1926, par les chercheurs du Bishop Museum Stimson et Emory. Paea avait été un des principaux informateurs de Stimson ; ils travaillèrent ensemble de nombreuses années, ce qui permit au linguiste de publier plusieurs ouvrages sur les Tuamotu anciennes.

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Technique de pêche appelée tupe maroto. Dessin de Paea-a-Avehe © Peabody Museum of Salem, Massachussets

Rassembler toutes les pièces du puzzle

Le seul travail de traduction des notes entrepris par Frédéric Torrente a demandé plus de deux années, avec le concours de Joana Hauta, de l’académie pau’motu, de sa fille Teuanui, de Léonie Gatata et de la doyenne de l’atoll Rosalie Marere-Aumeran.

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Léonie Gatata © photo F. Torrente 2012

« Des séances qui se sont transformées en véritable conseil des anciens, avoue Frédéric. Certains termes de vocabulaire utilisés par Paea sont aujourd’hui obsolètes. Sans le dictionnaire de Stimson mais surtout sans les membres de l’association culturelle Putahi haga no Ganaa, nous n’y serions jamais arrivés. Je tiens à faire savoir combien les habitants de Anaa ont porté avec enthousiasme et fierté ce projet qui est devenu le leur. Ensemble, nous avons redécouvert les récits mythiques de Anaa, la religion, de nombreux chants, traditions et histoires anciennes, les techniques d’utilisation des ressources, la cosmogonie. Enfin, la vérification des données de Paea sur le terrain, couplée à une étude de la toponymie de l’atoll, a permis de retrouver de nombreux sites archéologiques oubliés, ainsi que de relier des traditions à certains sites déjà connus** ! » Des trouvailles incroyables et inespérées, une expérience hors du commun entre un chercheur et une communauté, réunis pour redécouvrir les chaînons manquants du passé prestigieux de Anaa, permettant également de bouleverser certaines idées reçues. « Les pa’umotu souffrent du manque de reconnaissance de leur culture et de leur savoir-faire. Cette thèse a par exemple permis de démontrer que les pa’umotu étaient des pêcheurs mais aussi des agriculteurs et des sculpteurs hors pair, dont la réputation dépassait largement Anaa. Ils étaient aussi connus pour être les guerriers les plus redoutables. En fait, il faut se méfier de la mémoire collective car elle représente souvent une version de l’histoire des vainqueurs », conclut Frédéric Torrente, qui rêverait désormais d’écrire l’ethnohistoire des Tuamotu !

- « Ethnohistoire de l’atoll de Anaa »
Par Frédéric Torrente, docteur en ethnologie
Sous la direction de Bruno Saura
Thèse disponible à la bibliothèque de l’Université de Polynésie

* Ethnohistoire : reconstitution du passé des sociétés sans écriture à partir des traditions orales, mais aussi des documents écrits plus contemporains.
** Comme ce fut le cas pour le marae Ogio, présenté dans le Hiro’a 54 (mars 2012), rubrique « Trésor de Polynésie », page 19.

- A lire : "Le marae ogio de Anaa valorisé" (Hiro’a n° 54 - Mars 2012)

- Comment Anaa a redécouvert son passé... (à télécharger)

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