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Cette construction relève du miracle (Hiro’a n° 51 - Décembre 2011)



DIX QUESTIONS A Dominique Touzeau

« Cette construction relève du miracle »

L’architecte Dominique Touzeau a coordonné les travaux de restauration de la célèbre cathédrale Saint-Michel de Rikitea qui viennent de prendre fin... et d’ouvrir de nouvelles perspectives aux jeunes mangaréviens désireux de poursuivre dans cette voie. C’était, pour Dominique Touzeau, une continuité essentielle de ce beau projet.

Peux-tu nous parler de ta première rencontre avec la cathédrale de Rikitea ?
Mon implication dans le projet de rénovation de la cathédrale de Rikitea remonte à près de 30 ans. A cette époque, le chef du service de l’Equipement Alban Ellacott avait confié à l’architecte Gérard Fénelon la mission de relever l’intégralité des constructions réalisées aux Gambier par les missionnaires. Gérard Fénelon avait remarqué mon « coup de patte » atypique. Je sortais de l’école Boulle (promotion 1967, spécialité Orfèvre-Ciseleur) et il me proposa de participer au rendu de ses relevés en les lui mettant au propre. J’ai accepté cette proposition avec joie, et c’est ainsi que j’ai découvert avec émerveillement l’importance et la qualité de ce qui avait été réalisé avec si peu de moyens et en si peu de temps, à une époque ou tout était si difficile en cet endroit particulier de la planète.


Comment s’est concrétisée la réalisation de ce chantier ?
Cela fait des années que cette rénovation était souhaitée par tous. Et puis un jour, un ministre de l’Outre-mer est passé par les Gambier et le projet s’est mis en œuvre. Il est financé par l’État, le Pays, l’Eglise Catholique et la commune de Rikitea. En 2009, suite à un appel à candidature de Maîtrise d’œuvre, notre équipe d’architectes constituée de Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments Historiques et de moi-même, fut retenue. La cathédrale était interdite au public depuis 2005 et après une décision de la commission de sécurité, pour des raisons que la restauration des voûtes a largement confirmées…

Vous avez recruté essentiellement des travailleurs de Mangareva ?
La philosophie générale du projet a consisté à n’avoir sur place qu’un encadrement métropolitain minimum, et à embaucher localement du personnel non qualifié qui recevrait une formation sur le chantier. Il s’agissait à la fois de permettre aux descendants des bâtisseurs Mangaréviens de se réapproprier un savoir, et d’acquérir des connaissances nouvelles spécifiques à la restauration de bâtiments anciens.

Des compagnons sont venus vous prêter main-forte…
Il y a eu une vingtaine d’ouvriers qui ont œuvré sur le chantier et ils ont en effet été guidés par les responsables des entreprises S.M.B.R (pierres de taille, enduits et voûtes), ASSELIN (charpente bois) et COANUS (couverture), pour la plupart des Compagnons des Devoirs ou des « Oeuvriers » parfaitement confirmés, qui leur ont transmis savoir-faire, et satisfaction de faire.

Qui étaient ces « transmetteurs » et en quoi a consisté le travail de restauration ?
En tout premier lieu je citerai Philippe Plisson, chef de chantier représentant l’entreprise S.M.B.R en charge de la maçonnerie, et qui s’est retrouvé à pied d’œuvre depuis le premier jour du chantier. Il a géré la vie quotidienne du chantier avec brio. C’est à lui et à son équipe que l’on doit la taille des pierres neuves, les enduits de murs à la chaux de corail, la remise en état des voûtes en chaux de corail sur support de joncs, ligaturés par environ 7 km de nape* ! Pour la charpente, réalisée par un groupement de deux entreprises co-traitantes (ASSELIN de métropole et C.C.B.T de Tahiti), des tumu uru ont été utilisés ainsi que des bois de Pinus locaux abattus, débités, œuvrés et traités sur place : du grand art dans le remplacement de la pièce de charpente défectueuse par la pièce neuve sur une charpente en place ! L’entreprise COANUS et son équipe de deux compagnons a géré la couverture de la nef, ainsi que du porche. Quant à la partie « Peinture décorative », la compagnonne Cécile Emilie Barreau, sous-traitante de S.M.B.R, a posé ses valises à Rikitea avec son mari et ses deux enfants pour toute la durée du chantier. C’est grâce à son savoir et à sa sensibilité que nous pouvons aujourd’hui redécouvrir les décors et couleurs issus de pigments naturels qui furent à l’origine. Mais ce chantier n’aurait pu aboutir sans la participation précieuse de la population, au travers de l’Association « Sauvons la Cathédrale », de la commune, et de particuliers, ainsi que des mamas qui ont tressé à Rikitea et à Tatakoto les kilomètres de nape nécessaires !

Peux-tu nous décrire les particularités de cette cathédrale ?
Il faut se remettre dans le contexte d’origine : imaginez un édifice pareil construit à partir de 1837 sur une île aussi isolée que Mangareva… Cette construction relève du miracle. Elle a été entièrement conçue en corail (pierres taillées et moellons) à la force de bras d’hommes. La charpente a été réalisée en bois de uru, avec des assemblages chevillés comme le voulait la tradition française mais doublée d’un système de ligatures de nape. Saint-Michel de Rikitea est un édifice vraiment unique, de part les techniques de construction mises en œuvre – la fusion de deux techniques : française et polynésienne - et admirable pour sa qualité d’exécution, les efforts et le courage nécessaires à son achèvement au vu des difficultés et épreuves multiples qu’ont du rencontrer nos « Bâtisseurs du bout du monde », les Pères, les Frères et la population de l’époque…

Les Mangaréviens doivent être fiers aujourd’hui de voir revivre ce bijou du patrimoine ?

Absolument. D’autant que toute la population, de près ou de loin, a participé à cette rénovation. Et si le chantier est désormais achevé, l’aventure humaine et professionnelle ne l’est pas pour les jeunes qui ont œuvré à cette restauration.

C’est-à-dire ?

L’archipel de Mangareva possède un patrimoine architectural important et unique qui se détériore au fil du temps. C’est pourquoi j’ai souhaité proposer à nos jeunes de prolonger l’aventure, en leur permettant d’accéder à une formation plus approfondie en métropole, afin qu’ils acquièrent des connaissances complémentaires à celles reçues sur le chantier de la cathédrale. Le but était de leur permettre d’assurer eux-mêmes un jour prochain la restauration de leur patrimoine bâti. Les compagnons ont coutume de dire : « l’Homme fait le Travail et le Travail fait l’Homme », nos jeunes bâtisseurs sont en train de découvrir cet adage compagnonnique.

Penses-tu que la remise en état de cette Cathédrale puisse générer un peu plus de tourisme sur l’archipel ?

Une « niche » existe et elle va se renforcer, c’est certain. De nombreux passionnés connaissent l’histoire fantastique des Gambier et s’y rendent sous forme de pèlerinage.

Le mot de la fin ?
Je tiens à remercier tous ceux qui ont participé à cette aventure, ils sont si nombreux que je ne peux les citer individuellement, mais je sais qu’ils se reconnaîtront. Pour ma part, ce fut un bonheur et un honneur de participer à la restauration de la cathédrale St Michel.

* Nape : bourre de coco tressée

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