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Les marae de Tahiti, des temples vivants (Hiro’a n° 52 - Janvier 2012)

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569 marae sont à ce jour recensés sur la seule île de Tahiti. Il y en a probablement autant, si ce n’est plus, qui subsistent au fond des vallées, enfouis sous la végétation. Et encore plus nombreux sont ceux qui ont été détruits, oubliés à jamais.

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Rencontre avec Belona Mou, responsable de la cellule archéologie au Service de la Culture et du Patrimoine et Tamara Maric, archéologue.

Les marae de Tahiti : temples vivants

569 marae sont à ce jour recensés sur la seule île de Tahiti. Il y en a probablement autant, si ce n’est plus, qui subsistent au fond des vallées, enfouis sous la végétation. Et encore plus nombreux sont ceux qui ont été détruits, oubliés à jamais.

Pour appréhender ces anciennes demeures des dieux, nous vous proposons ce mois-ci un éclairage particulier sur les marae de la plus grande île de Polynésie.
Avant l’arrivée des Européens au XVIIIème siècle régnaient sur Tahiti plusieurs chefferies. Chacune possédait son organisation politique autonome, constituée de leurs propres arii (chefs), tahu’a (prêtres), aito (guerriers), etc.
Au moment du contact, l’île était divisée en six coalitions : Teva I Tai (dans la presqu’île, avec la dynastie des Vehiatua), Teva I Uta (sur la côte sud), Te Porionuu (sur la côte nord, dans les districts de Pare et Arue, avec Tutaha), Te Oropaa (les districts de Punaauia et Paea), Te Fana (Faa’a) et Te Aharoa (côte nord-est). La vie de chaque groupe social était organisée autour du marae. Véritables temples à ciel ouvert, ils étaient une composante majeure de la société tahitienne ancienne, étant rattachés à la fois à un titre, sa généalogie, et à un lieu, la terre. Ils formaient des monuments de taille imposante qui suscitèrent l’intérêt des observateurs européens de la fin du XVIIIeme siècle. Si les détails architecturaux d’un marae varient d’une île à l’autre, la conception de base comprend toujours une cour à ciel ouvert, une plate-forme sacrée (ahu) à l’une des extrémités et un ensemble de pierres dressées. Lieu de culte des ancêtres et des divinités, il permettait aux hommes de rentrer en contact avec les puissances de l’au-delà. Les cérémonies religieuses qui s’y déroulaient donnaient lieu à des prières et à des invocations aux ancêtres ou aux divinités, des offrandes et, parfois, à des sacrifices. Le marae était également le reflet de l’organisation des sociétés polynésiennes anciennes hautement hiérarchisées et représentait des enjeux de pouvoirs politique et religieux entre les chefferies.

- L’archéologie au service de l’histoire

Teuira Henry nous apprend que les marae avaient des fonctions différentes et étaient également distingués selon leur importance : les marae internationaux ou interinsulaires (comme celui de Taputapuatea à Raiatea, unique dans l’ensemble du triangle polynésien), nationaux (maraeta’ata de Paea) et familiaux…Si les récits des premiers voyageurs nous donnent un aperçu de l’importance sociale et religieuse des marae, c’est véritablement l’archéologie qui a permis de retrouver leur ancienne configuration et d’en proposer une typologie et une chronologie. En 1925, l’archéologue Hawaiien du Bishop Museum Kenneth Emory prospecte les îles de la Société. Il recense plus de 200 sites et propose en 1933 une classification en trois catégories : les marae intérieurs, côtiers et intermédiaires. Par la suite, les recherches ont permis d’affiner ces trois grandes catégories, qui restent toutefois une référence.
- Le marae, « une structure vivante »

Reflet des solidarités de groupes, le marae changeait de fonction au fil de l’évolution de celles-ci. Un agrandissement de structure pouvait commémorer une modification du statut social de son propriétaire. On pense aussi que reconstruire un marae avec de nouveaux éléments tels que les pierres taillées permettait d’accroître le prestige de son propriétaire. De même, de nouveaux marae pouvaient être édifiés à côté ou à l’emplacement d’un ancien marae à l’occasion de prise de possession d’une terre. Lors des guerres, les marae des vaincus étaient profanés, ou détruits par les vainqueurs. Il existait une cérémonie spéciale de purification du marae suite à ces événements. Le marae était donc un complexe architectural qui « doit être considéré comme une structure vivante qui vit et meurt avec la communauté qui l’a construit », indique l’archéologue Bertrand Gérard, dans son article intitulé « Origine traditionnelle et rôle social des marae aux îles de la Société ».

- Les marae de Tahiti aujourd’hui

On en dénombre plus de 500, répartis tout autour de l’île, dans ses vallées et hautes montagnes, et bien souvent sur des terrains privés, donc inaccessibles. Une quarantaine d’entre eux sont protégés*, cela signifie qu’il est interdit de les détruire. Mais cette mesure de protection n’ayant pas été particulièrement contrôlée par le passé, et les sanctions pas appliquées, beaucoup de marae ont malgré tout disparu. Une malheureuse tendance qui ne doit pas nous faire oublier que de nombreux sites ont aussi été sauvegardés et valorisés ! Les archéologues étrangers (Sinoto, Garanger) ont été les premiers à mettre en valeur ces monuments lorsqu’il n’existait pas de structure locale d’archéologie. Depuis 1980, les archéologues tahitiens (Département Archéologie puis Service de la Culture et du Patrimoine) ont effectué, sur Tahiti, de nombreux chantiers de fouilles sur des marae. 26 d’entre eux ont été restaurés. Le dernier en date : le marae maraeTa’ata, à Paea (voir notre encadré).

- Pleins feux sur quelques marae de Tahiti

Marae Tefana i Ahu-ra’i : Le marae Tefana i Ahu-ra’i (« mur du ciel ») sur les hauteurs de St Hilaire, est le marae principal de l’ancienne chefferie de Faa’a, érigé par les ari’i de la lignée des Terii-vaetua et des Te-pa’u ari’i i ‘ahu-ra’i. D’après les généalogies, il semblerait que ce soit l’un des marae les plus anciens de Tahiti. Il a été restauré en 1980 par le Département Archéologie, et est en excellent état.

Marae Mahaiatea : Situé à Papara, c’était le plus grand marae de Tahiti. Il a été édifié par la cheffesse Purea et le chef Amo en 1766 -1768 pour leur fils Teriirere, à côté du marae To’oara’i, plus ancien. Il mesurait 81 x 26,5 m à la base et 54 x 2,13 m au sommet, en s’élevant par gradins. Il y avait onze gradins de 1,20 m de haut, correspondant a une hauteur totale de 13,5 m. Cette pyramide rectangulaire sur laquelle les images sacrées étaient placées pendant les cérémonies religieuses était située au bout d’une cour pavée mesurant 88 x 81 mètres et entourée d’un mur de pierres bas, dont il ne reste aucun vestige. L’illustration la plus connue de ce marae est donné par Wilson, s’il faut en croire les informateurs de Cook et de Banks. Ce marae avait été terminé en moins de deux ans, peu de temps avant la découverte de Tahiti par les Européens. Les pierres du marae Mahaiatea ont été pillées au 19ème siècle pour construire bâtiments et chemins. Et même s’il ne reste que des vestiges éboulés aujourd’hui, le site n’en demeure pas moins impressionnant…

Marae à Vaiotea : Ce beau site archéologique est situé dans la vallée de Papenoo, à l’aval de la cascade de Vaiotea. Il a été étudié et restauré par le Département Archéologie en 1992. Ce complexe cérémoniel comprend une quinzaine de structures. Le marae principal est soigneusement construit, son architecture témoigne du haut statut social de son propriétaire : murs en parement à bossage, façade de l’ahu formée de dalles dressées. Ce style d’architecture est très rare à Tahiti (plutôt typique des Îles-Sous-le-Vent). Il est entouré de nombreux autres marae, de type tahitien.

Marae maraeTa’ata : Situé au PK 19,1, à Paea, ce marae est issu d’une grande lignée de chefs de Tahiti, il était un lieu de culte majeur au 18ème siècle. Inventorié en 1925, fouillé à partir de 1950 et restauré plusieurs fois, il a fait l’objet ces derniers mois d’un vaste chantier de remise en valeur par le Service de la Culture et du Patrimoine. Les travaux de restauration sont terminés et un projet d’aménagement paysager est en cours de réalisation. Pour en savoir plus : voir Hiro’a n°50, « Pour vous servir ».

Marae Nu’utere : A Vairao, au PK 9,4 subsiste le marae Nu’utere, restauré en 1987 par le Département Archéologie et le Service de la Jeunesse. Le site regroupe plusieurs structures : 3 marae principaux et 2 accolés, une plate-forme et un soubassement de fare. Au 18e siècle, le marae Nu’utere de la chefferie de Vairao, avait remplacé l’ancien marae Poutini de Vai-uru.

- Mais au fait, quel âge ont les marae ?
Les datations au Carbone 14 réalisées par les archéologues ont montré que les plus anciens vestiges de marae trouvés à ce jour remontent au XIIIème siècle. C’est le cas de certains marae de la vallée d’Opunohu, à Moorea. La plupart des marae datés à Tahiti remontent plutôt entre le XVeme et le XVIIIème siècles, à l’apogée du pouvoir des grandes chefferies.

* Arrêté n° 865 a.p.a. du 23 juin 1952 portant classement en vue de leur conservation de monuments et sites des Etablissements français de l’Océanie (JOPF du 15 juillet 1952 page 287).

- Les marae de Tahiti, des temples vivants (à télécharger)

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