Accueil > Français > Articles parus dans le magazine culturel Hiro’a > Articles parus dans le Hiro’a > Le four cannibale de Takaroa enseveli... (Hiro’a n° 38 - Novembre 2010)

Le four cannibale de Takaroa enseveli... (Hiro’a n° 38 - Novembre 2010)



Rencontre avec Jean-Michel Chazine, archéologue

Le four cannibale de Takaroa enseveli…

Le patrimoine polynésien connaît des drames silencieux et malheureusement, ce ne sont pas les exemples qui manquent. A l’instar de ce four dit « cannibale », à Takaroa, identifié dans les années 1930 et auquel, plus récemment, l’ethno archéologue Jean-Michel Chazine avait commencé à s’intéresser. Trop tard ! Recouvert de corail pour permettre la construction d’habitations, il est désormais inaccessible, tout comme le lot de promesses archéologiques qu’il laissait supposer.

JPEG - 98.9 ko
Jean michel chazine à takaroa en 1980 © JMChazine

Nous sommes en 1980. Jean-Michel Chazine, archéologue*, doit partir en mission pluri-disciplinaire franco-japonaise à Reao, aux Tuamotu. « Il y avait encore des essais nucléaires à l’époque et il était obligatoire d’obtenir une autorisation spéciale pour se rendre à Reao. Nous n’avons d’ailleurs pas pu y aller sur le moment et j’ai proposé que l’on aille en attendant, à Takaroa, l’atoll voisin de Takapoto où j’avais déjà effectué un inventaire en 1975. L’archéologue hawaiien Keneth Emory avait entrepris l’inventaire des sites notamment de Takaroa dans les années 1930. Il citait un certain nombre de marae dont l’un avec un four à proximité, sur le site appelé Matiti marumaru. Un informateur lui avait raconté que la population avait jadis cuit (et mangé) un ennemi dans ce four. Cette histoire m’avait intrigué car le mode opératoire du cannibalisme faisait et fait toujours partie de nos questionnements. J’ai donc un peu ‘gratté’ à l’emplacement de ce four… et observé des fragments d’os de cochon et ce qui semblait être également des os humains partiellement brûlés – des phalanges peut-être. Mais je dirais que mon analyse était trop superficielle pour l’affirmer avec certitude. Nous n’avons pas pu les ramener pour les étudier plus précisément. Cette mission n’était qu’un repérage. »

JPEG - 220.2 ko
Ahu du marae dit Kopihe © photo JM Chazine 1980

27 ans plus tard

Jean-Michel Chazine doit attendre 2007 pour pouvoir effectuer une nouvelle mission à Takaroa, toujours curieux de scruter à nouveau ce précieux four.
Et là, ô déception ! Celui-ci est recouvert de corail : la zone a été nivelée pour construire des habitations. « Le site sur lequel le four était localisé n’a jamais fait l’objet d’une mesure de protection, puisqu’il n’existait pas à l’époque d’inventaire archéologique normalisé. Aujourd’hui, c’est un grand regret que de ne pouvoir accéder à ce four car l’analyse des ossements aurait pu nous donner des indications objectives sur la question du cannibalisme dans les Tuamotu. La seule chose que nous ayons pu faire : prévenir la mairie et les habitants des alentours de la présence de ce four ‘enfoui’ … Tout n’est pas perdu, car il est enterré et non détruit, mais – et c’est toujours le même problème - il nous faudra commencer par trouver des fonds afin de disposer des engins nécessaires pour permettre de dégager le four ».

JPEG - 220.3 ko
Sondage devant le ahu du Marae dit Kopihe © photo JM Chazine 2010

Des leçons à tirer pour l’avenir

Cette histoire n’est pas une fable et pourtant elle est porteuse d’une morale : le manque d’information est à l’origine de ce que l’on pourrait qualifier de « tuile » archéologique. Avec l’utilisation parfois inconsidérée des bulldozers que l’on connaît, on peut affirmer être passé à côté d’un vrai désastre. Mais si ce four a été recouvert de corail, c’est parce que les habitants n’en connaissaient ni l’existence, ni l’importance. « Je pense qu’il faut s’occuper plus efficacement de la médiatisation et de la restitution des connaissances auprès des populations, affirme Jean-Michel Chazine. Surtout sur un atoll, où l’environnement est déjà tellement fragile. Les derniers vestiges sont menacés par le climat, certes, mais surtout par l’ignorance. Pourtant, ce sont les dernières traces matérielles du passé, elles rendent compte de tout un système de croyances, d’organisation sociale et d‘adaptations. Ce patrimoine est d’une importance capitale car nous avançons plus sereinement avec la connaissance de notre passé et de nos origines. »

JPEG - 232.1 ko
Marae dit Kopihe à 50 m du four cannibale © photo JM Chazine 2010

- Le cannibalisme dans les Tuamotu

Le cannibalisme consiste à consommer un individu de sa propre espèce. Il était pratiqué dans certaines îles polynésiennes jusqu’à la conversion des populations au christianisme, et correspondait semble-t-il à une pratique essentiellement guerrière. Mais il est difficile, voire impossible, d’affirmer quoi que ce soit sur cette pratique, tant les connaissances attestées à son sujet sont pauvres. « Je me refuse à donner un avis sur le cannibalisme, avoue même Jean-Michel Chazine, car je ne veux pas dire n’importe quoi. On sait qu’il a été pratiqué à certains endroits ponctuellement, pour des raisons probablement différentes. Rechercher des données vérifiées sur les mécanismes culturels mis en jeu et en corréler les processus techniques grâce à l’archéologie est un travail de longue haleine qu’il faudra accomplir, car il nous permettra d’en savoir plus sur la préhistoire polynésienne en général et surtout, de clarifier un aspect du passé qui a été beaucoup trop manipulé ».

JPEG - 198.3 ko
Sondage devant le ahu du marae Kopihe © photo JM Chazine 1980

- 10 QUESTIONS A Jean-Michel Chazine : "Sensibiliser la population aux méthodes de production de ressources de leurs ancêtres"

Après avoir travaillé pendant plus de quinze ans sur les fosses de culture aux Tuamotu, puis, plus récemment, sur un atelier de fabrication d’hameçons découvert à Takaroa, Jean-Michel Chazine, aujourd’hui ingénieur de recherche senior au CNRS, poursuit son ambition de contribuer à découvrir les origines des primo habitants des Tuamotu. Entretien avec ce chercheur des secrets passés.

JPEG - 77.3 ko

Depuis plus de trente-cinq ans, la Polynésie constitue l’un de vos terrains de recherche privilégié. À quelle occasion y êtes-vous venu la première fois ?
Quand j’ai repris la fac, en 1974, alors que j’étais jusque-là ingénieur dans l’industrie, la chance a fait que le Professeur Garanger m’a très vite proposé de venir l’assister pour fouiller et restaurer le marae Taata de Paea. Je l’ai suivi. Ce qui m’a ensuite amené à diriger le Département Archéologie qui a été créé en 1979.

Ces travaux étaient essentiellement archéologiques. Quelle a été votre première découverte ethnoarchéologique ?
Je me suis plus particulièrement intéressé à l’ethnoarchéologie* après avoir découvert les fosses de culture , en 1975 à Takapoto. Pour connaître le mécanisme d’utilisation de ces fosses, j’ai pu rencontrer quelques anciens qui les avaient vues fonctionner dans leur enfance ou à qui on avait raconté comment les utiliser.

À partir de 1984 vous avez lancé un véritable programme de réhabilitation de ces fosses de culture, quel en était l’objectif ?
L’idée première était de faire un inventaire des fosses pour avoir une idée plus précise de la capacité de production alimentaire qu’elles apportaient aux insulaires. Jusqu’en 1990, j’ai effectué les relevés cartographiques d’environ 1 500 fosses sur une dizaine d’atolls des Tuamotu ! Le second objectif était de les réactiver pour sensibiliser la population aux méthodes de production de ressources que leurs ancêtres avaient mises au point et qui étaient particulièrement adaptées aux atolls.

L’autosuffisance alimentaire était alors déjà un sujet d’actualité ?
Absolument. Avec la monétarisation et l’arrivée de nourriture importée, les insulaires avaient perdu l’habitude de produire eux-mêmes leur alimentation (ressources marines mises part). On a donc lancé un programme de sensibilisation et d’information, qui a fonctionné pendant environ trois ans, mais c’est vrai qu’une fois qu’il n’y a plus personne sur place pour le promouvoir, les choses se diluent un peu…

N’est-ce pas frustrant ?
En partie seulement, car on a pu voir que certaines personnes s’étaient partiellement réapproprié les techniques. Mais les traductions que nous faisions à l’époque en tahitien ou pa’umotu n’étaient pas suffisantes. Il faudrait aujourd’hui relancer cette campagne, dans une langue et des supports accessibles à tous.

JPEG - 131.5 ko
JM Chazine © SCP 2010

Vous êtes tourné vers une ethnoarchéologie participante…
Je pense que dans le domaine de l’alimentation, des comportements, de l’entretien ou de la protection de l’environnement, on ne peut pas rester le scientifique qui énonce simplement des données objectives et être extérieur aux problèmes que les gens rencontrent. Il faut affronter ces problèmes et s’y adapter, essayer de trouver une formule de médiation entre un savoir quelque peu ésotérique et les besoins ou le mode de compréhension des gens.

Entre 1991 et 1999, vous avez fait un passage par Bornéo avant de revenir en Polynésie vous intéresser à la fabrication des hameçons. Comment en êtes-vous arrivé à ces recherches ?
En travaillant aux Tuamotu sur les fosses de culture, j’avais remarqué d’innombrables morceaux de nacre jonchant le sol, auxquels j’ai commencé à m’intéresser quand j’ai trouvé des constantes dans les formes. Pensant qu’il y avait un lien, j’ai voulu reconstituer les chaînes opératoires mises en œuvre dans la fabrication d’hameçons. J’ai travaillé sur Makemo, Tatakoto et Takaroa et c’est finalement là que je suis tombé, en 2007, sur un gigantesque atelier de fabrication d’hameçons.

En septembre vous êtes d’ailleurs revenu à Tahiti pour étudier vos récoltes ?
Je suis venu compléter les photos, mesures, décomptes et observations que j’avais commencé à faire et je suis actuellement en train de rédiger mon rapport.

JPEG - 131.5 ko
JM Chazine © SCP 2010

Quel est votre prochain sujet d’étude ?
Comme nous tous - ethnologues et archéologues -, je cherche à connaître l’origine anthropologique et culturelle et la date effective à laquelle les premiers occupants se sont installés aux Tuamotu. Il y a différentes pistes mais ça reste une question primordiale à laquelle on n’a pas encore véritablement apporté de réponse…

Avez-vous déjà quelques hypothèses ?
Celles que j’ai pu élaborer me font penser que les occupants des Tuamotu maîtrisaient les techniques nécessaires à leur survie, or je ne pense pas que ce soient les habitants des îles hautes environnantes qui connaissaient le fonctionnement des fosses de culture. Ce qui voudrait dire que les premiers occupants des Tuamotu viennent de plus loin dans l’Ouest du Pacifique, peut-être de la zone au large des Philippines et de Bornéo. Je souhaite pouvoir revenir l’an prochain pour poursuivre ces recherches.

* L’ethnoarchéologie est l’étude des relations entre l’archéologie et la vie des populations traditionnelles encore vivantes.

- Le four cannibale de Takaroa enseveli... (à télécharger)

JPEG - 9.6 ko