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Te tau matari’i i ni’a 2008, sous le signe du poisson et de la création (Hiro’a n° 15 - Novembre 2008)



Rencontre avec Doris Maruoi, agent du patrimoine et chef du projet Te Tau Matariì i nià au Service de la Culture et du Patrimoine, Jean-Marc Pambrun, directeur du Musée de Tahiti et des Îles.

Te Tau Matariì i nià 2008, sous le signe du poisson et de la création

En novembre, les Pléiades vont à nouveau se lever dans le ciel polynésien et annoncer ainsi la période d’abondance, Te Tau Matariì i nià. Du côté des institutions culturelles, cela fait plusieurs mois que l’on s’active pour vous offrir des célébrations de l’événement, qui sera commémoré entre le 28 octobre et le 15 décembre 2008.

« Nous avons décidé de poursuivre et de terminer ce que nous avons commencé en 2006 sur l’île de Tahiti », explique Doris Maruoi, chef du projet Te Tau Matariì i nià au Service de la Culture et du Patrimoine. « Notre idée, depuis le départ, est d’essayer de comprendre quels guides utilisaient nos ancêtres pour penser et gérer le temps. S’ils avaient désigné le phénomène de Matariì i nià par ce nom (voir encadré définitions), c’est bien qu’ils cherchaient à traverser le temps avec du sens. Nos recherches nous ont, depuis longtemps déjà, amené à découvrir qu’ils comptaient pratiquement chaque instant et à intervalles réguliers du jour et de la nuit. Quant aux durées plus longues, elles s’écoulaient au rythme des phases lunaires ou du calendrier lunaire. Nous nous appuyons donc sur ce dernier pour harmoniser notre travail. Ainsi, cette année encore, nous allons célébrer Te Tau Matariì i nià à compter de la nouvelle lune de Tema. En 2006, elle est apparue le 20 novembre, en 2007, le 9 novembre et cette année, elle sera là le 28 octobre. »

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Te tau matari’i i ni’a © SCP 2008

- Le contexte

Le Service de la Culture et du Patrimoine élabore le projet de célébration du Tau Matariì i nià sur l’île de Tahiti pour la troisième fois. Cette année, les manifestations se tiendront dans trois communes : Tautira (place Tatatua et mont Matarufau), Papenoo (place Opia) et Faa’a (site à proximité de la pointe Tataà). L’accent sera mis sur la représentation symbolique de l’île de Tahiti : un ià, un poisson, signe d’abondance. Le Service de la Culture et du Patrimoine proposera donc trois rendez-vous autour du thème « Tahiti le poisson ».
Le premier aura lieu le 13 novembre, à la pleine lune, à Tautira. Le second le 20 novembre, au dernier quartier de lune, à Papenoo. Le troisième le 27 novembre, à la dernière phase lunaire, à proximité du site de Tataà (voir programme). Le Service de la Culture et du Patrimoine participera à la mise en place de la soirée de Vai’ete avec Heiva Nui et pour le reste des manifestations, s’adressera tout particulièrement aux élèves des écoles primaires des communes rurales, ainsi qu’aux CJA* et CETAD* des communes urbaines de la côte nord-ouest.

- Les scolaires comme ambassadeurs de la culture

Depuis début octobre, une quinzaine d’agents du Service de la Culture et du Patrimoine forment une sélection d’élèves issus des écoles primaires de Tautira, Papenoo et Faa’a-Piafau à des activités traditionnelles. Tous les élèves apprennent ainsi à confectionner le tapa avec les différentes écorces. Mais ceux de Tautira seront plus sensibilisés au tapa en écorce de mati, ceux de Papenoo à celui en écorce de ‘ora et ceux de Faa’a-Piafau au tapa en écorce de ùru. Sur chaque tapa, les élèves reproduiront la partie du poisson que représente leur commune sur l’île de Tahiti. Les différentes parties seront assemblées au fur et à mesure des manifestations, pour reconstituer Ta-hiti-nui, le poisson de la légende.
Ces activités sont accompagnées par la réalisation d’un titiraina, un jouet en forme de pirogue à voile qui, au moment où il est posé sur la mer, représentera le lien de l’abondance sur terre et sur mer, et par l’apprentissage de chants traditionnels avec les enseignants du Conservatoire Artistique. « L’initiation est une étape incontournable de laquelle dépendra la pleine réussite des journées publiques de l’événement », explique Doris Maruoi. « Les agents du Service de la Culture et du Patrimoine ont été formés aux savoir-faire sélectionnés. Il nous paraît important de les retransmettre de cette manière. L’initiation des élèves aux activités traditionnelles qu’ils présenteront eux-mêmes à leurs camarades, à leurs parents et amis fera d’eux des acteurs de leur propre culture », poursuit-elle.
Le Service de la Culture et du Patrimoine s’attèle donc à un véritable travail de fond, pouvant passer inaperçu aux yeux du public, mais qui prouvera son efficacité dans le temps. « Si l’on veut faire renaître les savoir-faire, il n’y a qu’en allant vers les plus jeunes que nous y parviendront », estime Doris Maruoi.

*CJA : Centres de Jeunes Adolescents, CETAD : Centres d’Education aux Technologies Appropriées au Développement.

- Définitions possibles de Matariì i nià

Si nià signifie « en haut, qui va se lever », plusieurs sens peuvent être attribués à matariì :
1. mata : les yeux ; riì : petits
Les pléiades sont en effet une toute petite constellation !
2. mata : débuter ; riì : de condition humble
Vu sous cet angle, cela voudrait dire « commencer petit » et sous-entendrait qu’à l’instar de l’homme, la nature serait en perpétuelle régénérescence.
3. mata ariì : commencer par les chefs
Les premières récoltes pendant cette saison étaient en effet offertes aux Dieux puis consommés par les ariì, les chefs.
Doris Maruoi pense que la première version est la plus plausible, parce ce sens serait le plus commun aux différentes langues polynésiennes. Matariki, makalii, mataiki : riki en pascuan et en maori, lii en hawaiien et iki en marquisien signifient petit.

- La légende du poisson

Dans les temps très anciens, Raiatea et Taha’a ne formaient qu’une seule grande île appelée Ha-va-i-’i-nui (Grand espace invoqué qui remplit).
Un jour, les prêtres entreprirent la construction d’un nouveau marae. Pour que rien ne trouble l’atmosphère sacrée, personne ne devait se déplacer.
Pendant cette période, une très belle jeune fille nommée Tere-he enfreignit les ordres et alla se baigner dans la rivière. Les dieux irrités firent sortir d’un trou une grande anguille, qui avala d’un seul coup Tere-he.
L’anguille, possédée par l’esprit de la jeune fille, devint enragée. Elle bondissait de tous côtés et arrachait des arbres et des rochers. Elle dévora ainsi le milieu de l’île, ce qui forma un détroit qui sépara le Grand Havai en deux îles distinctes : Raiatea et Taha’a. L’anguille grandit de plus en plus et devint un énorme poisson.
Les dieux le confièrent à Tu-rahu-nui (Grand sorcier) qui se mît sur la tête et le dirigea vers l’Est. Le poisson prit le nom de Ta-hiti-nui. Il était splendide alors qu’ils s’en allaient vers le large. Orohena, la plus haute montagne de Tahiti était, comme son nom l’indique, la première nageoire dorsale. Le poisson s’arrêta enfin, mais il était nécessaire de l’empêcher de bouger pour qu’il demeure éternellement à la même place. Des guerriers arrivèrent en pirogue pour couper les tendons du poisson. Ils essayèrent, tour à tour, mais en vain.
Le célèbre Ta-fa’i se rendit à Tubua’i pour chercher une hache très grande et très lourde qui avait beaucoup de pouvoir. Il invoqua Tino-rua, seigneur de l’océan, et la hache devint légère dans ses mains. Tafa’i se mit à couper le poisson Tahiti et cessa lorsque tous les tendons furent tranchés.
La grande chaîne de montagnes, qui dominait Tahiti, fut ainsi coupée en deux parties. L’endroit où Tafa’i frappa, forma un isthme appelé maintenant Taravao.

- Pourquoi célébrer Matariì i nià ?

La question de la (re)ritualisation des pratiques culturelles ancestrales fut au cœur d’un grand débat* le 6 septembre dernier à la Maison de la Culture. Nous avons demandé à Jean-Marc Pambrun, directeur du Musée de Tahiti et des Îles et co-organisateur de ces journées-rencontres, ce que la célébration de Matariì i nià lui évoquait.
« Matariì i nià doit être l’occasion pour la population de réapprendre des gestes traditionnels : planter, récolter, pêcher, etc. L’événement ne sera intégré dans la société polynésienne que lorsque les gens se seront réappropriés tout ce qui concerne la production et l’utilisation vivrière. Autrement, Matariì i nià restera la commémoration d’un acte ancien en décalage avec la vie contemporaine », poursuit-il. « S’il est impossible d’aller jusqu’à une réintégration des pratiques agricoles dans les habitudes de la population, on peut tout de même les y réinitier. La démarche du Service de la Culture et du Patrimoine est dans ce sens très constructive, puisqu’elle entend maintenir les savoirs et les pratiques auprès des plus jeunes ».
Alors pourquoi célébrer Matariì i nià ? « Je pourrais répondre pourquoi célébrer Noël, la St Valentin ou Halloween ? », s’amuse Jean-Marc Pambrun. « Mais je préfère dire que pour ma part, célébrer Matariì i nià c’est retrouver la voie ma’ohi du développement durable ! » Et en ce temps de crise environnementale, cela semble… primordial.

- Te tau matari’i i ni’a 2008, sous le signe du poisson et de la création (à télécharger)