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Matari’i i ni’a, fête de l’abondance (Hiro’a n° 3 - Novembre 2007)



Rencontre avec Jean-Claude Teriierooiterai, Vice Président de l’association Haururu,
Doris Maruoi, agent technique de la cellule Ethnologie et Traditions Orales du Service de la Culture et du Patrimoine et Jean-Daniel Devatine, doctorant en ethnologie, CVD travaillant au sein de la même cellule

Matarii, l’abondance

Du 9 novembre au 8 décembre, les établissements culturels de Polynésie vont célébrer en grande pompe Matarii i nia, le début de la période d’abondance. Héritage des temps anciens, Hiro’a revient sur la signification de ces festivités tout en vous présentant les différents évènements auxquels vous pourrez assister.

- Matarii, kezako ?

Matarii est le nom de la constellation des Pléiades aux îles de la Société et aux îles Australes. Mata signifie œil et rii : petit, donc Matarii signifierait les petits yeux.
Cette constellation est connue et utilisée comme marqueur de temps dans tout le Pacifique, l’écriture du terme varie en fonction des lieux.*

- Matarii, marqueur de temps :

« Autrefois, dans le triangle polynésien, le temps était découpé un peu comme aujourd’hui », explique Claude Teriierooiterai, auteur d’un mémoire universitaire sur le découpage du temps chez les Polynésiens et vice-président de l’association Haururu, à l’origine de la réintroduction des festivités de Matarii.
- les journées, avec l’apparition et la disparition du soleil. Chaque journée étant minutieusement divisée en 81 moments en lien avec l’observation de la nature (50 pour le jour et 31 pour la nuit)
- les mois avec le cycle lunaire (marama)
- les années (matahiti), composées de 12 ou 13 mois lunaires de 29 ou 30 nuits (po)
- les quatre saisons avec le cycle solaire (équinoxes et solstices)
- les deux principales saisons avec l’apparition et la disparition des Pléiades, Matarii.

« La première période dite Matarii i nia (à l’est), débute à un moment bien précis : lorsque les Pléiades sont alignées avec le soleil couchant et la ligne d’horizon, un phénomène exceptionnel qui se produit tous les 20 novembre (21 pour les années bisextiles). C’est aussi cette nuit là que les Pléiades restent le plus longtemps dans le ciel », explique Jean-Claude Terrierooiterai. Ce phénomène astronomique* marque le début de la saison d’abondance, en Tahitien Tau (saison) auhuneraa (où apparaissent les fruits de l’arbre à pain). « Les ancêtres croyaient que l’action de la pluie sur la terre mère consistait à la nettoyer, à la rendre propre, à faire place nette au renouvellement, à la renaissance », explique Doris Maruoi.
« A cette période succède la montée de la sève puis la floraison et la production de fruits comme ceux de l’arbre à pain alimentation de base à l’époque, avec les bonites. On observé aussi l’arrivée massive des bancs de poissons près des côtes. A Rangiroa, on nous a rapporté que les poissons du lagon viennent mourir sur les plages. A Niau, les bonites se suicident presque sur les côtes. A Mahina, il y a tellement de Ature qu’on les donne à manger aux chiens ! Plus récemment, on nous a signalé l’entrée de bancs de bonites dans le lagon à Tautira et Papeari. C’est aussi à cette époque que l’on remarque que les femelles tortues montent sur les plages pour pondre leurs œufs. C’est l’abondance dans la mer et sur la terre. » Matarii i nia, c’est aussi le retour des morts et le début des grands rites annuels

6 mois plus tard, en mai (auunuunu), les Pléiades passent à l’horizon à l’ouest (raro), et ne sont plus visibles qu’en fin de nuit. C’est le début de la saison baptisée Matarii-i-raro, la période (Tau) de disette (oe), fraîche et plus sèche. « Il y a beaucoup moins de choix sur l’étal des marchés, on repère aussi cette période par différents signes dans la nature comme la floraison du pua, le jaunissement des feuilles de auti », explique Jean-Daniel Devatine. Matarii raro correspond aussi au départ des morts, à la fin des festivités des arioi.

« Pénurie et abondance se rapportent aux variations saisonnières du rendement de l’arbre à pain (uru). Le cycle rituel agricole étant centré aux îles de la Société sur la fructification de l’arbre à pain. », résume Jean-Claude Teriierooiterai.

- Matarii aux temps anciens…

« Autrefois, le changement de saison correspondait au début d’une période de tapu, annoncée sur le marae par le roulement de tambour du grand chef, à la tombée de la nuit. Un taimara (loi imposant un silence total aux humains et aux animaux, toute violation de ce silence étant punie de mort) de quelques jours était strictement observé par tous, quel que soit le rang de chacun. Les arii ou grands chefs, les hommes de haut rang et toute la noblesse participaient au nettoyage du marae.(…), les prêtres improvisaient des chants, les opu nui (personnes de haut lignage) nettoyaient les autels pour y mettre de la nourriture fraîche pour les dieux et décoraient le marae pour la cérémonie. Celle-ci consistait à baigner les corps des dieux en cordes dans de l’eau sacrée, afin de chasser les forces mauvaises.
Puis, durant une longue énumération de noms de Dieux, le grand prêtre déshabillait les images des Dieux, consacrait les nouvelles plumes et étoffes apprêtées pour les habiller après le « bain ». Durant l’échange d’amulettes et la présentation de statuettes magiques par les sorciers, des chants entonnés par l’assistance interrompaient la monotonie des palabres. On procédait aussi aux sacrifices d’animaux domestiques tels que le cochon, le chien, ou du poisson afin que cette cérémonie se déroule sans incident. », explique Doris Maruoi se référant à l’ouvrage de Teuira Henry « Tahiti aux temps anciens ».

- Matarii aujourd’hui

« Je ne sais pas qui est en mesure de parler de ce qu’est Matarii aujourd’hui », explique Jean-Daniel Devatine. « Certes, il s’agit d’une constellation. Toutefois, cela est peut être encore trop tôt pour pouvoir dire avec certitude quel sera le visage des célébrations de Matarii dans un futur proche. En effet, cela ne fait que 4 ans que des Polynésiens, les premiers à travers l’association Haururu, ont le souhait que la population se réapproprie les célébrations liées au cycle naturel annuel de Matarii. Autrement dit, les travaux des associations pour la cinquième fois et du gouvernement pour la seconde fois cette année se rejoignent pour tenter de donner un sens et une aura à Matarii. D’un point de vue ethnologique, il est intéressant d’assister à cette démarche contemporaine d’actualisation impliquant d’incontournables innovations par rapport au passé. A un autre niveau, au delà de la tenue des célébrations liées à Matarii, il est important de considérer les valeurs que pourraient véhiculer ces dernières dans l’intérêt du développement culturel, social et économique du pays.
Concrètement, qu’est ce que les changements survenant dans la nature au moment du lever de Matarii au mois de novembre impliquent ?
Beaucoup de nourriture, la nécessité de ne pas perdre cette dernière, la préparation de festins, de fêtes, de rassemblements, de travaux en commun, d’apprentissage de la vie en collectivité (comportements dans la société, vis-à-vis de son environnement, façons d’être, façons de faire, savoir-faire), donc les notions de transmission, d’entre-aide, de solidarité. Nous pouvons imaginer que Matarii sert de support à des valeurs qui sont de plus en plus sacrifiées aux nécessités du monde moderne et qui malheureusement n’épargnent pas la Polynésie française ».

Novembre 2006 et mai 2007 : mata-ru-fau, ahimaa et ua ma pour illustrer le changement de saison

Pour marquer symboliquement ces changements de saison, l’année dernière, le Service de la Culture et du Patrimoine, Heiva Nui, le Conservatoire Artistique de Polynésie française, ainsi que le Musée de Tahiti et des Îles ont organisé un grand ahimaa dans les jardins du Musée en novembre. Parallèlement, un ua ma, technique culinaire marquisienne illustrant bien le passage de l’abondance à la période de disette, a été réalisé dans les jardins du Service de la Culture et du Patrimoine. Entre les mois de novembre et décembre 2006, début de la période d’abondance, près de 400 uru ont été cueillis et mis à maturation. Après un mois de fermentation dans une fosse aérienne en palmes tressées sur une structure de pieux en acacia (purau), la pulpe de fruit a été transférée puis foulée dans le ua ma (fosse creusée dans la terre et tapissée dans le fond avec des palmes tressées), recouvert méticuleusement par plusieurs couvertures végétales. On prépare le ua ma pour le manger en période de disette. La fosse a donc été ouverte 5 mois plus tard, le 15 mai, à l’occasion d’une dégustation collective, en présence de scolaires. « Autrefois, les fosses pouvaient rester fermées très longtemps, les anciens ne les ouvraient que lorsqu’il y avait un réel besoin, lors d’années particulièrement difficiles. C’était une décision grave, collective », explique Jean Daniel Devatine.

Et en novembre 2007 ?

-  L’axe Papenoo – Tautira :

« Nous avons choisi ces deux endroits pour célébrer les cérémonies de Matarii », explique Doris Mauroi, « en prenant en compte la forme mythique de Tahiti : une créature marine avec la tête à Mata ru fau (sur la commune de Tautira), le ventre à Haapai a noo (ancien nom de Papenoo), la queue à Te hi u o tataa (sur la commune de Faa a), tout est lié. Dans les environs de la tête à Mata ru fau se trouve une concentration de marques de héros légendaires : Turi, Hono ura, Maui, Pai, etc… Dans le ventre, une multitude de traces dont les toponymes, les formes, les significations traduisent des valeurs, et plus particulièrement celles qui pourraient être associées à Pai, symbolisant la vie qui prend forme, évolue, décline et renaît. Comme dans la fonction biologique du ventre : l’emplacement des tripes servant à la transformation des aliments ingurgités ou d’antre pouvant abriter un nouvel être, Haapai a noo est un lieu qui aspire à la réflexion en vue de se transformer, de changer, de se séparer des vieilles habitudes, d’évoluer, de renaître.
Pour commencer les cérémonies de Matarii, le 9 novembre, on se rendra d’abord, comme l’année précédente, devant la tête l’île de Tahiti en signe de reconnaissance pour son abondance en déposant des offrandes devant sa face à Mata ru fau (Tautira), sur un bonitier, afin de commémorer l’abondance sur mer. Puis on se rendra à Papenoo, le 10 novembre, où nous proposerons une visite de la vallée et des marques dans le paysage : pics montagneux, crêtes, rocher significatif dans la rivière, comme autant de représentations symboliques de la fertilité, de la fécondité, de l’abondance.
Concrètement, il y a plusieurs messages que l’on souhaite faire passer avec ces célébrations.
Tout d’abord une réappropriation de la culture, à travers les mythes, les légendes, les histoires. Mais aussi l’observation des astres, de la nature, en la connaissant et la protégeant.
Il y a enfin une portée spirituelle qui consiste à faire le point sur soi même au moment de renouveau d’un cycle. Le héros Pai illustre bien cette notion à travers la maternité, la naissance portée dans sa signification de sein sec. Pour évoluer, il faut d’abord naître et ensuite renaître. Haapai a noo signifie cette notion de renaissance, d’élévation, même si l’on risque de se retrouver à l’arrière de la pirogue …Au-delà d’être un marqueur de temps, Matarii est un marqueur de cycle. »

-  La préparation du popoi à Papeari :

Pour cette nouvelle célébration de l’abondance, le Service de la Culture et du Patrimoine a décidé de remettre au goût du jour la technique culinaire traditionnelle du popoi à base de fei et de bananes, caractéristique de la commune de Papeari, où auront lieu les démonstrations devant un public de scolaires. Le 6 novembre, dans le jardin botanique, les fei et les bananes seront déposés dans une fosse creusée dans la terre et qui sera ouverte le 12 novembre. La pulpe des fruits, récupérée, sera malaxée pour devenir du popoi.
En parallèle, des ateliers autour du fei et de la banane -tressage des fibres, préparation de remèdes- seront organisés pour les scolaires. D’autres services du Pays tels que la Direction de l’Environnement, le Service de la Pêche et de l’Agriculture feront des interventions sur le thème de l’abondance, des poissons, des fruits de la saison, les 12 et 13 novembre.

* Marquises : Mataiki ou Mataii,
Tuamotu, Mangareva, île de Pâques, îles Cook, Nouvelle Zélande : Matariki
Hawaii : Makalii
Samoa : Matalii
Tonga, Wallis et Futuna, Tokelau, Tuvalu et Niue : Mataliki.

- Matari’i i ni’a, fête de l’abondance (à télécharger)