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A la recherche de la source des traditions... (Hiro’a n° 3 - Novembre 2007)



A la recherche de la source des traditions…

Agent du bureau Ethnologie - traditions orales au Service de la Culture et du Patrimoine, membre actif de l’association culturelle Haururu, Doris Maruoi revient pour Hiro’a sur son engagement en faveur de sa culture polynésienne, et elle nous prévient : « je suis très bavarde quand on me parle de la culture » !

Peux-tu nous raconter ton actualité, ce qui t’a occupée ces dernières semaines ?
Au Service, nous sommes régulièrement alertés par des bureaux d’études d’aménagements sur des sites culturels. Nous organisons des missions pluridisciplinaires archéologie et ethnologie pour dresser un état des lieux de ces zones constructibles, puis nous émettons un avis. Ces dernières semaines, j’étais chargée de travailler sur une zone visée par un projet de résorption de l’habitat insalubre à Faa’a, sur la pointe Hotuarea. Site naturel et légendaire, c’est le premier à être classé sur la liste de 1952. Ma mission a consisté à rencontrer les personnes âgées pouvant m’apprendre l’histoire de Hotuarea. A chaque fois que j’arrive sur le terrain, ma plus grande crainte, c’est d’apprendre que les personnes de connaissances sont décédées…Mais ici, j’ai eu la chance de rencontrer une ancienne habitante qui m’a appris qu’il s’agissait d’un lieu d’observation de la course du soleil dans le ciel. Sur le sentier menant vers ce site allait et venait autrefois une femme pêcheuse d’âmes...

Une rencontre qui t’a marquée ?
Il y en a eu tellement…Dans toute ma carrière ? C’était avec un monsieur dont le nom me revient souvent en ce moment. J’étais allée en mission avec le Centre Polynésien des Sciences Humaines (ancien nom du SCP) à Maupiti, afin de tourner un petit documentaire. Pour la bande sonore du film, nous avons demandé à un vieux monsieur de lire un message sous forme de poème que j’avais écrit. Il m’a demandé : « qu’as-tu ressenti lorsque tu es allée à Maupiti ? » Au premier contact avec l’île, je ne m’étais pas sentie bien. Il m’a dit que la prochaine fois, avant d’aller à Maupiti, je devais d’abord aller chez moi. Je me suis demandé où c’était chez moi ? Il m’a répondu à Bora Bora, avec un papier et un morceau de ma généalogie à l’appui, mentionnant Bora Bora, ce que je ne savais pas à l’époque. Après, je suis retournée à Maupiti, puis à Huahine mais jamais à Bora. J’ai attendu 1995 pour y aller, soit 7 ans après et j’y ai trouvé plein de choses…Le message qu’il souhaitait me faire parvenir c’était : « avant d’aller chez les autres, va d’abord chez toi ! ».

Une remise en question alors ?
Oui, cela signifie : a-t-on fait un travail sur soi même, sur son île ? Est-on capable de se replacer dans le contexte de l’époque ? Ça m’a ouvert l’esprit et c’est quelque chose que j’applique encore aujourd’hui autour de moi.

Une phrase que tu aimes particulièrement ?
E tu, e tu, eiaha ia mate
Manava, ia ora.
En Français : « Debout, évolue, ne te laisse pas abattre, que la conscience vive ! ».

Que représentent pour toi les traditions ?
Une source mise en activité il y a fort longtemps et qui coule encore de nos jours. A charge à chacun d’essayer de s’y rendre et de s’y adapter. Nous devons retourner à l’essence des choses, des mots, connaître leur véritable signification, leur portée symbolique. Par exemple, la notion du temps est différente en Polynésie : le passé est devant et le futur derrière. On dit matamua : le passé devant les yeux, le commencement, devant. Le futur, par contre, c’est ce que l’on ne sait pas, ce qui va arriver par derrière.

Et donc ton rôle est de chercher cette source ?
Oui, je fais un travail de chercheur. Avec des méthodes de travail pour tenter de s’approcher au plus près de cette source. Un vaste programme de sauvetage auprès des personnages âgées que nous avons enregistrées a été mise en place. Comme ce programme a été interrompu faute de moyens, j’ai dû m’adapter et trouver une autre méthode. Les mots, les noms, les toponymes, les marques physiques sur nos îles sont ce qu’il nous reste. Le produit de mes recherches est toujours porté à la confrontation par ce qui reste encore dans la mémoire des personnes âgées du lieu. Chaque mot désigne une pensée, une image, c’est comme une photographie. Ils sont tous très précieux. C’est à partir de ces « outils » là que je tente de remonter vers cette source.

Que signifie Hiro’a pour toi ?
Un état d’âme, une manière d’être contrairement à iho qui est l’identité.
Si demain, on te donnait des crédits pour développer des actions, quel serait le projet qui te tiendrait le plus à cœur ?
Ceux qui me connaissent savent que ça ne coûterait quasiment rien. Il s’agirait de faire valider une piste pour mieux aborder cette source, par la recherche. Ça passe par le recrutement de personnes capables d’accéder à la source et d’en extraire ce qui peut aider les laissés-pour-compte. Les amener à se ressaisir et à repartir sur la bonne voie.

Lors des semaines culturelles à la Présidence, tu as géré des animations pédagogiques, estimes-tu que les nouvelles générations sont sensibles aux traditions ?
Sensibles oui, mais pas dans n’importe quel cadre, comme celui de la vie quotidienne. Nous avons dû adapter notre programme en réfléchissant aux moyens d’intéresser les gens et particulièrement les jeunes visiteurs. Les petits jouets à base de bois de rose piqué de folioles de feuilles de cocotier que nous avons réalisés sont des exercices ludiques dans un cadre de détente propice à la réflexion. C’est un moyen de faire aimer l’environnement et une autre façon de transmettre le savoir, le savoir-faire.

Peux-tu nous parler de ton engagement au sein de l’association Haururu ?
Haururu est composé de personnes qui travaillent pour la culture bénévolement, des personnes qui tâtonnent en remontant vers la source. A l’origine, cette association s’est constituée pour s’opposer aux conséquences des barrages dans la vallée de la Papenoo. Je suis membre de Haururu depuis 2000, et je réalise que ce sont vraiment les associations qui bossent pour la culture, avec leurs tripes. Hélas, on ne les aide pas suffisamment. Haururu a décidé de s’autofinancer, chacun est personnellement impliqué dans l’association, ne serait ce que dans l’entretien du site de Fare hape, un village traditionnel que nous avons reconstitué dans un lieu paisible, protégé de la vallée. C’est devenu un lieu de vie, de réunion où l’on se ressource. Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus sollicités par des personnes intéressées pour y organiser des retraites. Notre association est aussi en droit de revendiquer l’appropriation de l’organisation de Matarii pour avoir tenté de rechercher partout, de découvrir auprès d’autres associations, des agriculteurs, des pêcheurs comment ça fonctionnait. (lire : dossier sur Matarii)

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