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Avancer au rythme des rahui (Hiro’a n° 22 et 23 - Juin/Juillet 2009)

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Comprendre la culture pour comprendre la société et la gérer. C’est sur ce postulat que toute une équipe de scientifiques travaille actuellement afin de répondre à cette question : comment peut-on réguler nos ressources dans le respect de l’environnement tout en satisfaisant les différents usagers de la terre et de la mer (pêcheurs, agriculteurs, hôteliers, touristes, etc.). La solution n’existe-t-elle pas déjà dans notre ancestral rahui ? S’en souvient-on seulement et peut-on l’adapter à notre vie moderne ? Les réponses sont toujours en suspens. Mais laissez-nous vous présentez ce projet original, océanien et pluridisciplinaire.

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Rencontre avec Teddy Tehei, chef du Service de la Culture et du Patrimoine, Edmée Hopuu, technicienne du patrimoine ethnologique au Service de la Culture et du Patrimoine, Tamatoa Bambridge, sociologue, chargé de recherche au CNRS, coordinateur du projet et Jean-Daniel Devatine, ethnologue et co-coordinateur du projet.

Avancer au rythme des rahui

Comprendre la culture pour comprendre la société et la gérer. C’est sur ce postulat que toute une équipe de scientifiques travaille actuellement afin de répondre à cette question : comment peut-on réguler nos ressources dans le respect de l’environnement tout en satisfaisant les différents usagers de la terre et de la mer (pêcheurs, agriculteurs, hôteliers, touristes, etc.). La solution n’existe-t-elle pas déjà dans notre ancestral rahui ? S’en souvient-on seulement et peut-on l’adapter à notre vie moderne ? Les réponses sont toujours en suspens. Mais laissez-nous vous présentez ce projet original, océanien et pluridisciplinaire.

Le(s) rahui

Le rahui est un interdit, une sous-catégorie du tapu. On retrouve ce terme dans tout le triangle polynésien, mais avec des définitions plus ou moins changeantes. La signification du rahui a évolué, au cours de la longue histoire polynésienne au moins depuis le Xème siècle en plus de varier d’une île à une autre. Par exemple, aux Tuamotu pendant le XIXème siècle, le rahui est un lieu, on « va » au rahui (ou au secteur), et, comme dans l’archipel de la société, il désigne une prohibition, une restriction temporaire. Autrefois, le rahui régulait l’usage de la mer et de la terre, laissant le temps aux ressources d’abonder avant d’être exploitées par les hommes, n’en retirant que le nécessaire. Ancestral et communautaire, ce mode de gestion des ressources maritimes et terrestres a été progressivement délaissé car moins en phase avec une société de plus en plus peuplée et davantage portée sur le profit. Le rahui coïncide tout simplement avec le développement durable dont il est impératif, d’une manière ou d’une autre, de (re)trouver le chemin aujourd’hui, si l’on ne veut pas voir nos ressources périclitées dangereusement.

Comment protéger les ressources du Pays ?

Inquiets de l’avenir des ressources au regard de l’augmentation démographique, de nombreux services du Pays ont mutualisé leurs compétences afin de répondre à cette simple question : quels sont aujourd’hui les scénarios possibles de gestion du territoire (terrestre et maritime) en Polynésie ? Un projet de recherche collectif a donc été initié depuis mai 2008, associant le Service de la Culture et du Patrimoine (SCP), le Service de l’Aménagement, la Direction de l’Environnement, le Service de la Pêche, mais aussi l’IRD, le CNRS, l’IFRECOR, le CRISP*. Tamatoa Bambridge, sociologue, chargé de recherche au CNRS et coordinateur du projet, explique : « ce projet est avant tout une enquête sur les savoirs et savoir-faire traditionnels, et plus exactement sur les manières dont les gens se représentent leur « territoire », les zones limites, spécialisées (pour les cultures par exemple). Les populations ont-elles toujours en mémoire le mode de gestion des ressources marines et terrestres qu’est le rahui ?
En ont-elles d’autres et sur quoi s’appuient-ils ?
Le travail porte actuellement sur Taiarapu Est et Ouest ainsi que sur la commune de Fakarava. Nous avons déjà fait 4 missions sur la Presqu’île. Précisons qu’il est très rare d’envoyer des équipes sur le terrain en sciences humaines. La mairie de Teahupoo a même nommé un coordinateur, Gérard Parker, qui s’implique beaucoup dans ce projet. » Pour Teddy Tehei, chef du SCP « cette recherche fait partie de nos missions, en raison de la dimension culturelle importante qu’elle implique ». Edmée Hopuu, technicienne du patrimoine ethnologique au SCP, participe à l’opération en faisant de nombreuses enquêtes sur les techniques d’exploitation marines et terrestres auprès des habitants. La cellule « archéologie » du SCP contribue, pour sa part, à apporter les données archéologiques qui sont également prises en compte dans le cadre de ce programme de recherche.

Comment travailler avec des dimensions culturelles ?

« Actuellement en Polynésie (aux îles Cook, à Tonga), on voit resurgir des méthodes de gestion des territoires ancestrales, comme par la force des choses », explique Teddy Tehei. « La notion de rahui revient s’imposer par elle même ». Mais le problème, c’est qu’un rahui ça tourne, poursuit Jean-Daniel Devatine, ethnologue et co-coordinateur du projet. « Il n’y a pas de schéma type pour l’appliquer. Le rahui est une règle dictée par un impératif de préservation des ressources. De là, les applications sont nombreuses. Les règles reposent beaucoup sur l’oral et la coutume, différente d’un lieu à un autre. La population polynésienne n’obéit pas seulement aux normes écrites. Il faut donc être très ouvert pour comprendre. »

Des outils inadaptés

Recherche, compréhension, inventaire des ressources, ce projet de gestion des territoires prévoit également une partie accompagnement. Il existe déjà des outils de gestion administratifs des territoires à Tahiti, Moorea et Fakarava : les PGA (Plan Général d’Aménagement) et PGEM (Plan de Gestion de l’Espace Maritime), dans lesquels l’espace terrestre est traité indépendamment de l’espace maritime et inversement. « Alors qu’ils sont indissociables ! », explique Tamatoa Bambridge.
« A Moorea par exemple, les pêcheurs vivent en montagne et n’ont aucun accès public à la mer. De plus, ils se fient bien souvent aux ressources terrestres pour pêcher. A la floraison de tel arbre, cela signifie qu’il y aura tel type de poisson. Il est impératif de faire se rencontrer toutes les réalités pour partager au mieux les différents espaces. Autrement, quelles que soient les réglementations mises en place, elles ont une efficacité limitée. » Jean-Daniel Devatine de poursuivre « il faut laisser s’exprimer tous les usagers des territoires pour arriver à des modes de gestion raisonnés et capables de fédérer tout le monde ».

Un travail avec les populations
« Il est toujours délicat pour des scientifiques d’aller vers les populations, assez méfiantes à leur égard ; mais je dois dire que nous avons été très bien accueillis », assure Tamatoa Bambridge. « Nous avons su gagner leur confiance et c’est la clé si nous voulons avancer. Tout est dans la manière, nous les laissons nous amener à « leur » territoire, celui qui a du sens pour eux. Il faut partir avec des objectifs mais sans impératifs. C’est le postulat de nos recherches : nous ne travaillons pas sur des populations mais avec elles. Le rapport est donc différent. Autrement, on pourrait passer trois ans sur cette étude sans rien apprendre ! »

* IRD : Institut de Recherche pour le Développement. CNRS : Centre national de la Recherche Scientifique. IFRECOR : Initiative Française sur les Récifs Coralliens. CRISP : Coral Reef Initiative for the South Pacific.

- A lire sur le même sujet (cliquer le lien) "Pluralisme culturel et normatif à Teahuupoo - Programme de recherche RAHUI (CNRS-CRIOBE)"

- Avancer au rythme des rahui (à télécharger)

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